DUCREST, LAVELINE
DUCREST
Voilà, mon petit La véline, que cela vous serve
d'exemple. Dévouez-vous pour les gens... Vous vous
rappelez, n'est-ce pas, ce que j'avais fait pour ceux-là?
LAVELINE
Certainement, cher maître.
DUCREST
Eh bien, devinez ma récompense? Des ragots imbéciles, toute une légende, d'après laquelle je ne serais rentré que sous les menaces de ma femme prise de je ne sais quelle jalousie stupide... Voilà les beaux remerciements que m'a apportés ce monsieur. LAVELINE.
Oh! c'est indigne. Alors?
DUCREST
Alors, j'ai fait ce qui s'imposait, je lui ai envoyé son dossier à travers la figure, en le priant d'aller se faire coffrer ailleurs. Du reste, je ne suis pas autrement fâché de cet incident qui va me permettre de me reposer et de quitter Paris.
Ah! vous allez vous absenter?
DUCREST
Probablement, dans quelques jours. Dans trois ou
quatre jours, j'espère. J'ai besoin de me détendre les
nerfs, de voir du pays. J'étouffe ici, je suis excédé. Et
même, à ce propos, j'ai une offre à vous faire. Ma-
dame Ducrest va sans doute passer quelque temps chez les Bouchotte; alors, qu'est-ce que vous diriez d'un voyage avec moi, à nous deux, entre hommes? On irait visiter les grands lacs d'Ecosse; et puis au milieu de septembre on descendrait près d'Edimbourg, chez un de mes amis, tirer quelques oiseaux. Il y a là des sites incomparables, des chasses magnifiques. Cela vous dit-il?
LA VELINE, gêné.
Mon Dieu, cher maître...
DUCREST
Oui, pas plus que cela. Evidemment, votre petite amie, hein? Est-elle jolie, au moins, votre petite amie? LAVELINE, même jeu.
Elle n'est pas mal.
DUCREST
Eh bien, nous l'emmènerions. Cela me ferait du bien de voir des gens qui s'aiment, qui sont heureux. Et n'ayez pas peur, je vous jure que je serais très convenable. Cela vous va-t-il comme cela ? LAVELINE.
Mon cher maître, pardonnez-moi, mais ce n'est pas mon amie qui me retient.
Alors, qu'est-ce que c'est?
LAVELINE
Depuis plusieurs jours j'hésitais à vous le dire, mais je vais être forcé de vous quitter.
DUCREST, avec tristesse.
Vous aussi! (Vivement,) Je veux dire que vos collègues étant en vacances, cela ne me paraît guère le moment. Enfin me quitter pourquoi? Pour aller où?
LA VELINE.
Voilà, cher maître : le premier clerc de M. Richot, l'avoué, va s'établir en province. M. Richot, se trouvant au dépourvu, m'a convoqué la semaine dernière. Il m'a fait des offres inespérées, mes ressources sont restreintes, et je n'ai pas eu le courage de refuser. DUCREST.
Et Richot ne m'a pas prévenu! Et vous m'avisez comme cela, de but en blanc! Ah! vous êtes gentil! Mais si vous ne gagniez pas assez, il fallait le dire : j'aurais vu à vous augmenter. Et puis, à votre âge, avec votre talent, avec un métier qui pouvait vous mener à tout, vous enfermer dans une étude avec des scribes et des saute-ruisseau, c'est de la démence! LA VELINE.
Mon cher maître, j'ai consulté ma famille; elle trouve le barreau une profession hasardeuse, peu rémunératrice, et m'a fortement poussé à accepter, DUCREST.
El vous entrez quand cela, en service... enfin en fonctions)
LAVELINE
Le plus tôt possible, M. Richot me talonne un peu; le départ du principal a mis toute l'étude sens dessus dessous.
DUCREST, mélancoliquement.
C'est bien, c'est très bien. Tout cela rentre dans la môme série, — je me comprends, dans la même série noire. Je ne vous en veux pas, chacun son instinct. Qui sait, peut-être que le vôtre ne vous dicte pas si mal, somme toute! Actuellement mon étoile pâlit; vous faites peut-être bien de me quitter.
LA VELINE.
Ahl mon cher maître, si vous me prêtez le moindre calcul de ce genre...
DUCREST, même jeu.
Mais non, mon petit, c'est une impression à moi. Je traverse une crise^ j'ai la contre-passe. Certes, je possède assez de ressort pour m'en tirer et je m'en tirerai. Mais que voulez-vous, en ce moment je n'y suis pas, je le sens. Je viens de le constater encore avec ce Ilurepoix. Je remplace l'énergie par la violence, la volonté par la mauvaise humeur... Je n'y suis plus, quoi. Il n'y a qu'à attendre que cela revienne, (Un temps.) Maintenant, parions pratiquement. Pouvez-vous encore m'accorder jusqu'à demain soir pour mettre au point tout l'arriéré avant votre départ? LAVELINE.
Mais si M. Richot permet, avec joie, cher maître.
DUCREST
Alors, pour commencer, ayez donc l'obligeance de reclasser les pièces du dossier Savreuse qui sont dans un désordre ! Et vous reporterez le tout au parquet où on le réclame. (Examinant le dossier.) Le dossier Savreuse! Comme c'est déjà vieux, tout ça! Comme c'est loin de moi ! (Un temps.) A demain. Tâchez d'avoir vu Richot. Moi, il faut que je retourne à cette sacrée société où j'ai laissé un tas de paperasses. Mais, mon cher maître, si vous voulez que j'y aille?
DUCREST
Merci. Cela me fera prendre l'air. (Sonnerie de timbre.) Et puis voilà l'auto qui rentre avec madame Ducrest, je vais en profiter, A demain, mon petit.
Il sort au fond.