‹ ThéâtreChapitre 62 sur 69 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

LAVELINE, HENRIETTE, puis ADOLPHE.

Laveline s'assied face au public et se met à ranger distraitement les pièces du dossier. Henriette entre doucement par le fond, s'approche de Laveline et, se penchant tendrement sur lui :

HENRIETTE

On travaille, mon chéri?

LAVELINE

Je m'y mettais. Vous l'avez rencontré?

HENRIETTE

Oui, dans l'escalier.

LAVELINE

Il ne vous a rien dit?

HENRIETTE

Non, il s'est effacé pour me laisser le passage, moi aussi. Les grandes cérémonies! J'avais une envie de rire \

LAVELINE, se levant.

Eh bien, pas moi. C'est fait, je lui ai annoncé mon entrée chez Richot.

Et comment a-t-il pris cela?

Très mal.

HENRIETTE

Il s'est fâché?

LAVELINE

Pis, du chagrin, du vrai chagrin.

HENRIETTE, retirant son chapeau.

Attendez que je m'installe.

LAVELINE

Pourquoi ?

HENRIETTE

Mais pour la petite discussion quotidienne. Vous allez encore me déclarer qu'il souffre, n'est-ce pas? LAVELINE.

Certainement. Je viens même de le voir comme jamais je ne l'avais vu.

HENRIETTE

Qu'est-ce qu'il vous a dit?

LAVELINE

Est-ce que je sais, ma chérie. Les plaintes les plus confuses mais les plus significatives. Il parle d'étoile qui pâlit, de contre-passe, il veut voyager, il étouffe ici, enfin il fait du découragement, de la neurasthénie à fond.

HENRIETTE

Et vous donnez là-dedans, vous?

LAVELINE

Dame, quel intérêt aurait-il à se montrer devant moi diminué, désemparé? Il ne supposait pas que je vous répéterais ses propos.

Non, mais que vous vous en feriez peut-être l'écho inconscient. Il est si fort!... Qu'il soit vexé, humilié, atteint dans sa vanité, je veux bien, mais pas davantage. Et je le connais mieux que vous, vous pensez! LAVELINE.

Admettons. Mais je n'en suis pas moins frappé par ce qui est visible, indéniable, chez lui : l'intelligence

qui vacille, l'énergie qui fléchit. Eh bien, je trouve cela lamentable. Et je vous assure, Henriette, il ne s'agit plus de scrupules qui me tourmentent, de distances à garder. Je vous parle simplement au point de vue artiste, au point de vue professionnel. Disons-nous bien, ma petite, que, malgré ses défauts, ses fanfaronnades, son bluff perpétuel, il n'y en a pas beaucoup de sa taille; c'est quelqu'un de très bien que le patron, quelqu'un de considérable.

HENRIETTE

Oh I je n'ai jamais nié son talent.

LAVELINE

Non, mais vous n'êtes pas à même d'en apprécier' comme moi toute la valeur, toutes les faces. Ainsi, au point de vue juridique, il vous échappe totalement. HENRIETTE.

Cela je l'avoue.

LAVELINE

Vous voyez bien. Et pourtant c'est un juriste de premier ordre, presque de génie. Et moi qui sais voir tout cela s'en aller, et penser que je suis peut-être pour quelque chose dans cet effondrement, que voulez-vous, cela me navre. Vous ne comprenez pas mon impression >

HENRIETTE

Je la comprends tellement que j'ai tout fait pour vous l'épargner. Quand vous m'avez appris votre projet de quitter la maison, d'entrer chez Richot, vous ai- je dissuadé? C'était la délicatesse élémentaire, ce départ. Seulement, il y a des bornes et nous ne pouvons pas passer toute notre vie à larmoyer sur mon piari. Depuis le retour, chaque fois que je vais chez

VOUS, je me fais l'effet d'aller à un bout de l'an. Cela manque de charme.

LAVELINE

Voyons, ma petite Henriette, à ces rendez-vous, il y a eu tout de même autre chose?

HENRIETTE

Sans cela I Mais c'est pour vous dire que j'en ai assez de ce sujet, plus qu'assez. Ou alors, si votre conscience d'artiste vous tourmente à ce point, finissons-en, séparons-nous.

LAVELINE

Ah! ma pauvre petite, est-il possible d'être si méchante ! Nous séparer, c'est bien là mon désir, c'est bien là mon but, soyez franche aussi?

HENRIETTE

Non. Mais alors pourquoi tout ce drame, mon amour, pourquoi toutes ces histoires? Parce qu'il bougonne, parce qu'il boude? Cela passera comme le reste, comme ses colères, comme ses menaces. Cet homme qui devait tout découvrir, tout dévorer, vous voyez ce qu'il a fait depuis trois semaines : néant. LAVELINE.

Eh ! Eh ! Attendons la fin.

HENRIETTE

Je vous remercie toujours de me rassurer. Mais jC n'ai pas peur. Il n'a rien fait, et il ne fera rien, et pour la bonne raison qu'il ne peut rien faire...

On frappe.

LAVELINE

Entrez.

Adolphe entre. HENRIETTE, à Adolphe.

Qu'est-ce que c'est ?

ADOLPHE

Ce n'est pas pour madame. (A Laveline.) C'est un monsieur qui raconte qu'il a rendez-vous avec monsieur ?

Henriette sort.

LAVELINE

II ne vous a pas dit son nom> ADOLPHE.

II n'a pas voulu, mais je connais sa figure.

LAVELINE

Enfin, faites-le entrer.

Grelu entre à droite.

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