ACTE I , SCÈNE IV
J'exprimais avec peine un duulourcux breuvage.
Enfin cette caverne et mon arc destructeur ,
Et le feu, de la vie heureux conservateur,
Ont soulage du moins les besoins que j'endure^
Mais rien n'a pu guérir ma funeste blesbin-e.
Nul commerce , nul port aux voyageurs ouvert,
N'attire les vaisseaux dans ce triste désert.
On ne vient à Lemnos que pousse par l'orage j
Et depuis si long-temps errant sur cette plage.
Si j'ai vn des nochers, maigre' tous leurs efforts,
Pour obéir aux vents descendre sur ces bords ,
Je n'en obtenais rien qu'une pitié stérile ,
Des consolations le langage inutile,
Des secours passagers , ou de vieux vètemcns ;
Mais, malgré ma prière et mes gémisseraens ,
Nu] n'a sur les vaisseaux accueilli ma misère ,
Ni voulu sur les flots nie conduire à mon père.
Depuis dix ans, mon tils, je languis dans ces lieux,
Sans cesse dévoré d'un nral contagieux,
Victime d'une làcLe et noire ingratitude,
Souffrant dans l'abandon et dans la solitude.
Les Atrides , Ulysse, ainsi m'ont attaché
A ce supplice lent que leur haine a cherché;
Ils m'out surpri.-îainsl dansles piéïjes <ju'ils tendent;
Ilsm'ontfait tous ces maux! quelesdieux les leur rendent !
PYRRHUS
Noble fils de Pœan , je ressens vos malheurs ;
J'en déteste avec vous les coupables auteurs :
J'y reconnais la main d'Ulvsse et des Atrides;
Eh! qui sait mieux que moi combien ils sont perfides ?
phtloctète.
Quoi ! vous-même , Pyrrhus? vous ont-ils outragé?
PYRRHUS
Que puissé-je du moins être bientôt venge'! Puissé-je apprendre aux rois d'Ithaque et de Mycénes A respecter le sang qui coule dans mes veines!
PHILOCTÊTE.
De grâce, instruisez-moi de leurs nouveaux forfaits.
06 PHILOCTÊTE.
PYRRHUS
Comment vous raconter les affronts qu'ils m'ont faits? Oiiand la parque dWcliillc cul borné la carrière...
Qu'eatends-je? Achille est mort !
PTRRHCS.
Oui, seiijneur; mais mon père Sous les coups (l'un mortel du moins n'est pas tombe; Sous les traits d'Apollon Achille a succombe.
PHILOCriiTE.
O mort, digne en effet d'un héros invincible! ^ O perte qui pour moi n'en est pas moins sensible. Pardonnez si mes plenrs vous ont interrompu j Aux mânes d'un ami cet hommage était dû.
PYRRHUS
Ce tribut douloureux pour mon cœur a des charmes ; iMais pour d'autres que vous vous reste-t-il des larmes.
PHILOCTÊTE.
O mon Gis!... poursuivez.
PYRRHUS
Je pleurais ce héros , Quand Ulysse et Phœnix, descendus à Scyros, AlU'suant un oracle et flattant ma jeunesse, Vini'cnt, au nom des dieux protecteurs de la Grèce, N'assurer qu'h moi seul, h mon sang, à mon nom, Apr-T'cnait l'honneur de détruire Uion ; Que Pyrrhus héritait des gi ands destins d'Achille: De me persuader sans doute il fut facile. Le désir d'embrasser les restes précieux D'un père -que jamais n'avaient connu mes yeux; D'aller olli ir mes pleurs à des cendres aimées , Qui .sons la tombe encor n'eiaicnt point enfermées; L'ardeur de le venger; le dirai -je? l'orgueil De renverser des murs qui furent son tcueil; Tout entraînait mes pas. Par le ciel protégée. IVfa flotte, au second jour , touche au port de Siyee. Au sortir du vaisseau , je me vois entouré
ACrt: I , SGÈÎN'E IV. {
De tout un camp , de joie et d'espoir enivre ; Tous jurent à la fois qu'on voit revivre Achille ; He'las! il n'était plus!... d'une douleur stérile A ses mânes sacres je porte les tribnts; Et, l'œil humide encor de mes pleurs répandius, Je me présente aux chefs, et ma juste prière Réclame devant eux l'héritage d'un père. Quelle fut leur réponse! « Oui, ces biens sont à vous j « Disposez-en , seigneur , et les recueillez tous : n Mais ses armes d'un autre ont été le partage, « Ulysse les possède. « Indigné de l'outrage, Des larmes de dépit coulèrent de mes yeux : « Ces armes sont h moi, j'en atteste les dieux, « Dis-je alors, De quel droit une main étrangère « ÏVl'a-t-elle osé ravir une armure si chère ? » « Je l'obtins, dit L'iysse, et ce don m'était dû : « C'est le prix du service à la Grèce rendu, « Quand je sauvai l'armée et votre père même. « A ces mots, révolté de son audace extrême. J'exhale les transports d'uu courroux éclatant, Et menace les Grecs de partir h l'instant^ Si je n'obtiens raison de ce vol sacrilège. (c Jeune homme, me dit-il, tu n'étais point au siège. « Tu n'as rien fait pour nous , et menaces encor ! « Ne crois pas à Scyros remporter ce trésor : « Tu ne l'auras jamais. » Les chefs, amis d'Ulysse, Se déclareat pour lui , protègent l'injustice ; Et moi, qu'un tel affront a percé jusqu'au cœur ^ Moi , qu'on dépouille ainsi sans égard, sans pudeur , -Je retourne à Scyros, loin de ces rois perfides. Et plus qu'Ulysse encor j'accuse les Atrides. Ce sont eux qui, médians avec impunité, Protecteurs de la fraude et de l'iniquité , Infectent tous les cœurs de leurs lâches maximes t fît l'abus du pouvoir enfante tous les crimes. O ciel! que l'ennemi de ces rois odieux Soit l'ami de Pyrrhus et soit l'ami des dieux!
PIIILOCTÈTE.
Je vois qu'on vous a fait une cruelle injure.
Ce n'est pas sans raison que loin d'un camp p;iij;uc
68 PHILOCTÊTK.
\ ons avez vers Scvros p;es!-e' Theurcux retour
Qui vous a, gi ace aux dictix, conduit dans ce séjour.
De Sitvplie en effet le rejeton profane
Du mensonge toujours fut l'auteur et l'organe j
De l'adroite imposture il aiguise les traits ;
Sa main est occupée à tramer des forfaits.
Mais de quel œil Ajax a-t-il vu cette offense?
PYRRHUS
On ne l'eût pas ose' commettre en sa présence. Mais le trépas d'Ajax. a mis la Grèce en deuil.
PHILOCTÈTE
Dieux! Ulysse respire! Ajax est au cercueil. El ce sage mortel h qui l'expérience Donnait de l'avenir la triste prévoyance , Nestor , mon vieil ami , lame de mes conseils , Qui confondit cent fois UlysbC et ses pareils , Que fait-il ?
PTRRHUS.
L'infortune accable sa vit-illesse; Il se traîne au tombeau , consumé de tristesse; Il gémit d'être père ; il survit à son fils.
philoctLte.
Antilofjue?....
PTRRHCg.
Est tombé sous des traits ennemis.
A de nouveaux regrets chaque moment me livre. Quoi ! tous ceux que j'aimais ont donc cessé de vivre , Ou subi les rigueurs d'un destin ennemi? Et d'Achille du uioius ce vertueux ami, Pairocle, dont les Grecs admiraient le courage?
PTRRHCS.
Du redouiable Hector son trépas fut l'ouvrage. Telle est la guerre enfin. Mars dans ses jeux sanglans Moissonne les vertus et fait grâce rux méchans.
PUlLOCrilTE.
(irace au ciel , mon attente est trop bien confirmée.