SCÈNE V PHILIPPE, HENRIETTE
Elle était impossible. Elle était impossible... (// lui baise les doigts) surtout pour quelqu'un encore sous le charme des plus jolis souvenirs, Henriette.
HENRIETTE
Je vous en prie, ne vous croyez pas obligé parce que mon mari n'est plus là.
PHILIPPE
A côté du casoar, dans le même salon, en petite robe bleu ciel qui avait l'air d'avoir été coupée à la maison par une maman économe, j'aperçus la plus ravissante des jeunes filles. Jolie, ma chère, jolie! Et des yeux, et un teint! Et un...
HENRIETTE
Bref?...
Bref, je me fais présenter. Je lui parle. Elle gazouillait le français. Je bostonne. Exquise. Je rebostonne. Délicieuse. Je rerebostonne. J'étais pincé. Je m'informe de son nom. Il m'était inconnu. Je demande : « Son père est honorable? » Absolument honorable. Elle ne doit pas être riche? On me rit au nez! Pauvre comme Job! C'est Jenny l'ouvrière! Alors me germe dans la tête une idée folle. Je me dis qu'il serait royalement charmant d'être allé en Amérique pour y chercher un lingot et d'en revenir avec une bergère. Je rererebostonne.
HENRIETTE
Ah! je vous en prie.
PHILIPPE
Nous filons dans un petit salon. Là, je veux me déclarer. Je bafouille. Elle rougit. Je tombe à ses pieds avec mes noms et qualités. Elle me relève avec son adresse : 14, cinquième avenue. Le lendemain matin, je cherche le numéro 14. C'était le plus grand palais de l'avenue. Je me dis : Pas possible ! Je me suis trompé. Je sonne à tout hasard. Je me trouve dans une nef de cathédrale devant un majordome bedonnant... o. — M. Smithson? C'est ici? » — « Yes, sir. » — Je gravis un escalier babylonien. J'entre dans un salon tout en or où m'attendait un gros monsieur glabre. 11 me tend les mains. 11 avait déjà télégraphié à Paris et reçu tous les renseignements. La porte s'ouvre. La fille tombe dans mes bras. Ça y était. J'é'ais le gendre du roi des Pétroles.
HENRIETTE
C'est le lit de roses du Sybarite moderne. Une jolie fille sur un matelas de billets de banque.
Oui. Mais les billets de banque ont fait un pli.
HENRIETTE
Vous êtes douillet.
Philippe.
Ah! jusqu'au mariage ce fut charmant. Les journaux de làbas donnaient ma biographie. Ça m'est égal. Je ne comprends pas l'anglais. Mais une fois rentrt's en France! Ah! ma ch«re ! Nous avons fuit de province en province un voyage de roi nègre. A chaque pas nous tombions sur des reporters ou des photographes. J'avais l'impression d'avoir épousé la reine de Madagascar. Alors, je n'ai plus eu qu'un espoir : Paris, la ville refuge, la ville anonyme.
HENRIETTE
Ah! vous tombiez bien! Paris estpotinier.
PHILIPPE
Mon mariage est courant. Mes amis ont tous fait des mariages avantageux de plusieurs millions.
HENRIETTE
Pas d'un demi-milliard. Vous aous êtes fait remarquer, mon
ami.
J'ai une rubrique. Je prends place entre le scandale du jour et les crimes de la nuit.
HENRIETTE
Mon pauvre ami !
Comment me trouvez-vous habillé ?
HENRIETTE
Bien.
PHILIPPE
Soyez franche. Je suis changé.
HENRIETTE
Oui. Plus grave. Puis au goût anglais. C'est votre séjour là-bas.
Philippe.
Pas du lout. J'ai le genre anglais en horreur. 11 est prudent, il est funèbre. Il manque d'esprit. Je me dégoûte... Vous vous rappelez le petit cachet sans pareil que je savais donner à mes habits dans le temps? J'avais le pantalon impertinent, le gilet audacieux, la redingote désinvolte, la cravale presque rare.
HENRIETTE
C'est vrai. Ça vous allait bien. Le mariage vous a alourdi.
Moi? Mai j'ai des trésors d'invention. Mon cerveau bouillonne, bouillonne, entendez-vous! Mon tailleur en est dans l'admiration. Mais je n'ai plus le droit d'êtie a la mode maintenant que je suis dans les pétroles.
HENRIETTE
Dans quoi?
Maintenant que mon image est associée à celle d'un puissant tonneau de pétrole, je dois éviter tout ce qui affiche. Une correction de croque-mort, voilà mon lot sur la terre. Regardez cette cravache. Elle vaut quarante sous. C'est le maximum que je puisse mettre à un objet de luxe. Mes boutons de manchettes? En nacre. Je cherche un étui à cigarettes qui soit en fer-blanc. Inutile de vous dire que j'ai sacrifié le monocle. J'ai l'œil gauche assez faille. Je meltiai des lunettes. Quanta une
chaîne de montre, vous ne m'en feriez plus porter pour un empire. Pas même pour ramener la monarchie en France. L'or? Je ne peux plus voir d'or. L'or me hante. Je le fais gratter de partout. Je le poursuis sur le bouton de mes livrées, sur le cadre de mes tableaux. Tenez, c'est au point que j'ai une dent aurifiée. Je vais me la faire arracher. J'aime mieux un trou. Au moins je n'aurais plus peur d'ouvrir la bouche en parlant. Oh! d'ailleurs je ne parle plus. Dans le monde, je m'écarte de tous les groupes où se tient une conversation générale. J'ai toujours peur qu'on parle d'argent. Je ne saurais pas quelle contenance prendre. Répondre avec intérêt? Je serais odieux. Alors je me tais. Je passe inaperçu. Je suis timide.
HENRIETTE
Vous allez me donner des remords de n'avoir pas su mieux vous retenir à Paris.
PHILIPPE
Écoutez. Vous êtes une amie?
HENRIETTE
Ingrat !
PHILIPPE
Aiors, soyez sincère, que dit-on de ma femme dans le monde?
HENRIETTE
Mon Dieu! ce n'est guère mon rôle. J'aurais l'air intéressé.
Non. Parlez, je m'attends à tout.
HENRIETTE
Eh bien, on la trouve originale.
PHILIPPE
Originale?
HENRIETTE
Un peu excentrique.
PHILIPPE
Excentrique!
HENRIETTE
Surtout un peu trop expansive.
PHILIPPE
Elle est coquette?
HENRIETTE
Non, c'est le contraire.
PHILIPPE
Comment?
HENRIETTE
Oui, on lui reproche d'être trop expansive avec vous. Elle passe pour être amoureuse... de vous.
Philippe, ravi.
Ah! eh bien! Qiand je le disais... J'ai fait un mariage d'amour.
HENRIETTE
Oui, vous êtes assez joli garçon pour justifier...
PHILIPPE
Ah!
HENRIETTE
Et c'est cela qui est fâcheux.
PHILIPPE
Pourquoi? C'est flatteur.
158 T. HÉ ATI! E.
HENRIETTE
Ah! bien! bien !
PHILIPPE
Quoi? Que voulez-vous dire?
HENRIETTE
Rien.
PHILIPPE
Mais si. Dites.
HENRIETTE
Mon Dieu! Vous savez I Ce sont des préjugés. Mais enfin.
Enfin quoi?
HENRIETTE
Enfin voilà, mon ami. Il est permis à un grand nom d'épouser une grosse dot. C'est un capital de grandes traditions élégantes qui s'échange contre un capital de ressources matérielles. L'un vaut l'autre pour le moins.
PHILIPPE
Oui. C'est très légitime. C'est notre cas.
HENRIETTE
Non. Vous avez fait un mariage d'amour.
PHILIPPE
Eh bien?
HENRIETTE
Votre femme est donc amoureuse Je vous. Elle vous aépousé parce que vous êtes joliment bâti, que vous avez l'oeil ardent, la moustache conquérante... Un beau p'hysique.
PHILIPPE
Ah!
HENRIETTE
C'est votre physique qui l'a séduite. C'est votre physique qu'elle a épousé.
Ah!
HENRIETTE
C'est un succès, marquis, un succès de tzigane.
PHILIPPE
Ah ! sacrebleu !
HENRIETTE
Voilà.
PHILIPPE
Ah! sacrebleu! c'est que c'est vrai!
HENRIETTE
Il ne faudrait pas vous désoler. Au bout de quelque temps on oubliera. Tout s'oublie. Quand votre femme aura été dans le monde quelque temps, elle acquerra un peu de doigté, plus de tact. Elle comprendra qu'il ne faut pas vous embrasser dans les petits coins comme l'autre soir chez la duchesse d'Arlon. On me l'a dit.
PHILIPPE
C'est vrai. C'est ridicule.
HENRIETTE
Elle comprendra qu'il ne faut pas rougir en vous regardant; lancer des regards de colère aux femmes avec qui vous êtes poli, avec l'air de dire : « N'y touchez pas. Il est à moi. Je l'ai acheté. »
PHILIPPE
Nom d'un chien!
Elle comprendra qu'il ne faut pas vous afficher. Elle vous affiche un peu, comme..., comment dirai-je? comme un meuble de prix, comme un bibelot coûteux.
PHILIPPE
Ah! nom d'un chien de nom d'un chien.
HENRIETTE
Oh ! elle est bien excusable. Elle ne sait pas, la pauvre petite. Elle n'est pas Parisienne. Elle n'est pas de chez nous. 11 lui manque... Il lui manque quelque chose.
Il lui manque tout. Elle est femme. Elle aurait dû comprendre. Elle me rend ridicule, n'est-ce pas? Elle me rend ridicule. Je suis ridicule. Dites-le.
HENRIETTE
Mon Dieu! oui... un peu... Oh! ce n'est rien. C'est une nuance. Si elle pouvait acquérir cetfe nuance...
PHILIPPE
Oui c'est cela. Elle manque de nuances.
HENRIETTE
Peut-être.
Il lui manque le « je ne sais quoi » que vous avez, que vous auriez en pareil cas, qu'auraient toutes les Parisiennes, le je ne sais quoi qui arrondit les angles, qui aplanit les situations^ qu'elle n'aura jamais
HENRIETTE
Oh I jamais?
PHILIPPE
Non, jamais. Ah! nom d'un chien. Je passe pour un tzigane!