‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 11 sur 159 · GIAN-BATTISTA TORELLI, SEVERO · texte numérisé non relu

GIAN-BATTISTA TORELLI, SEVERO

Gian-Baltista ToreUi , barbe cl cheveux blancs, entre, la main posc'e sur l'épaule de son fils.

GIAN-BATTISTA

Non ! Sevcro, j'eus tort de suivre ton conseil,

De sortir avec toi, vois-tu!... Ce bon soleil

Ne m'a pas réchauffé; car, devant le ravage

Qu'a fait dans ma patrie un siècle d'esclavage,

Devant ce peuple au joug condamné sans recours,

C'est au cœur que j'ai froid, mon fils, froid pour toujours.

Rentrons.

SEVERO

Votre douleur, hélas ! me désespère.

Plus qu'aucun je respecte, ô cher, ô noble père. Le fier isolement où vit enseveli Dans sa promesse, Gian-Battista ToreUi.

Mais, à rester toujours reclus et solitaire, — Ne le voyez-vous pas? — votre santé s'altère; Le médecin l'a dit, il faut que vous sortiez. Quand vous rêvez, le soir, les pieds sur les landiers. Roulant dans votre esprit quelque pensée amère. Souvent je vois des pleurs dans les yeux de ma mère.

l6 SEVEKO rOUELLI

Non ! ne revenons pas si vite à la maison. Sous le ciel calme et pur de l'arrière-saison, Respirez longuement l'air qui vous fortifie. Père, reprenez goût et courage à la vie !

GIAX-BATTISTA.

Je te cède toujours, ûion enfant bien-aimé. Mais il vaut mieux, crois-moi, que je reste enferme, Sans jeter un regard curieux aux fenêtres, Dans mon palais, avec mes vieux portraits d'ancêtres. Là, je puis quelquefois oublier, ô mon fils! Que ma patrie est morte et que je lui survis. Oui! je puis oublier, dans cette solitude, Pise et nos qur.tre-vingt-dix ans de servitude. En sortant avec toi, qu'ai-je vu tout d'abord ? La misère d'un peuple en haillons; dans le port. Pas une barque, et l'herbe en a disjoint les dalles; Au fronton lézardé des maisons féodales, Des débris d'écussons, — les maîtres sont proscrits! — Une ville de morts, sans commerce et sans cris; Les lions florentins, les lions symboliques. Debout, en marbre blanc, sur les places publiques!... Quand nous sommes passés près du Palais Ancien, As-tu senti mon bras tressaillir sur le tien ? C'est là que se dressait l'cchafaud ; c'est la place Où le Guelfe abhorré m'accabla de si grâce! Pour moi, bien que déjà vingt hivers l'aient lavé, Le sang de mes amis souille encor le pave... Ah! tous ces souvenirs! Voilà ce qui me tue. Et tout à l'heure encor, d«vant cette statue,

ACTni,SCÈXEIII 17

Je suis devenu pâle et mon cœur a bondi.

C'est celle du héros pisan, de Sismondi,

Qui battit les Génois et conquit la Sardaigne...

Brisée!... Il n'est plus rien que ce Barnabe craigne !

En outrageant ce bronze, il a décapité

La gloire du pays, l'honneur de la cité !

Ah! vieillard impuissant, quelle fut ma démence

De rendre à ce tyran clémence pour clémence!

Image d'un héros, dans mon cœur désolé

J'envie amèrement ton airain mutilé !

Ton front tomba du moins sous les coups de ces drôles.

Et moi, moi, j'ai ma tête encor sur mes épaules !

Mon père, calmez-vous ! Tout le monde sait bien Que vous êtes un grand et parfait citoyen; Le scrupule d'honneur de votre âme correcte, Père, chacun l'admire et chacun le respecte. Quand, contre Spinola, pour une fois clément. Vous désarmiez, Dieu même approuva le serment. Il bénit dès ce jour votre union stérile, Et bientôt, héritier de la race virile Dont vous êtes le chef, je naquis, suscité Pour l'œuvre de vengeance et pour la liberté. Le peuple l'a compris : c'est en moi qu'il espère, Mais en se souvenant des vertus de mon père. Comme il croyait en vous, il me donne sa foi. Et s'il m'aime, c'est vous encor qu'il aime en moi. Au bras de votre enfant, montrez-vous dans la ville ; Le peuple, tressaillant sous le haillon servile,

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