SCENE II
Vous entreriez avec le soleil du matin
Dans la salle où finit à peine le festin ;
Et votre lèvre pure, enfant, serait rougie
A la coupe banale où s'abreuve l'orgie ;
On vous en offrirait les infâmes débris ;
Et vous prostitùriez à ces regards flétris
Par la veille, et que la débauche décolore,
Vos grands yeux pleins d'azur et vos cheveux d'aurore !
Aller chez Silvia? vous ne le pouvez pas.
Payer d'une chanson son gite et son repas,
Rien de mieux; mais il faut connaître davantage,
Voyez-vous, le logis et le pain qu'on partage.
Pardon. Je parle presque avec sévérité,
A vous, tout d'innocence et tout de pureté,
Quand seule j'ai besoin d'indulgence moi-même.
Mais, si je suis émue, ah! c'est que je vous aime...
■Comme un enfant qu'on veut arracher du péril.
Non, Zanetto, restez le doux coureur d'avril !
Que toujours, à travers les campagnes vermeilles,
Bourdonne votre luth comme un essaim d'abeilles,
Et, quand le ciel sera trop noir, allez-vous-en
Chez le vieux châtelain ou le bon paysan,
Et reprenez après votre éternel voyage.
Enfin, si, traversant la pince d'un village
Par un riant matin de la jeune saison,
Vous voyez, travaillant au seuil de sa maison, Une humble et pure enfant aux yeux de fiancée, C'est là qu'il faut borner la route commencée : Vivez-y les longs jours calmes d'un moissonneur Et vous verrez, ami, que c'est là le bonheur.
Je vous obéirai. Mais pourtant cette femme,
La Silvie, il se peut aussi qu'on la diffame.
Ceux qui m'avaient parlé d'elle m'avaient fait voir
Sonpalaiscommeunlieu moins terrible et moins noir;
Et je n'y serais pas allé, je vous assure,
Si j'avais su...
Remarquant un geste douloureux de Silvia.
Pardon ! Je touche une blessure; Je devine. Tantôt, en m'arrêtant au seuil, Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez en deuil ? En deuil ! On l'est surtout d'une amitié ravie. Un frère, un fiancé, pris par cette Silvie, N'est-ce pas ? Ah ! soyez bonne, et pardonnez-moi De comprendre si tard, devant un tel émoi, Que ce n'est pas mon seul intérêt qu'il épouse, Que vous souffrez, enfin que vous êtes jalouse.