‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 151 sur 214 · ACTE II, SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VII

DU GUESCLIN

Oh! pardon à genoux, mon seigneur vénéré!

LE ROI, lui montrant le flacon.

Tu vois! je tiens ma vie... Eh bien! je ne vivrai Qu'après t'avoir prouvé que j'en suis vraiment digne. - Sois sans crainte d'ailleurs : cette liqueur maligne Est lente à vous donner la mortelle torpeur. — J'ai la mort dans le sang, et je n'en ai pas peur.

DU GUESCLIN

Sire, c'est héroïque, et j'admire.

LE ROI, lentement d'abord, puis s'animant peu à peu.

Ah ! l'on trouve Que je n'excite pas la colère qui couve; Et mes braves sujets, contre moi maugréant, Me traitent de couard et de roi fainéant! Eh bien! toi qui te rends ici leur interprète, Sache ce que j'ai fait et tout ce que j'apprête ; Et quand tu connaîtras mes actes et mes vœux. Ta pourras me traiter de lâche... si tu veux. Après Poitiers — j'avais dix-huit ans ! — on me domu' La régence de France et presque la couronne. Tu sais à quel moment! Les trois quarts du pays Par l'Anglais, enivré de victoire, envahis, Et la paix à signer — je pleure, quand j'y pense,

A cette paix ! — et pour cette énorme dépense,

Les États Généraux refusant le crédit!

Puis, c'est le Navarrois, et ce Marcel maudit

Excitant contre moi l'émeute et sa colère :

Mon palais envahi par le flot populaire,

Mon front royal coiffé d'un bonnet odieux,

Et mes deux maréchaux égorgés sous mes yeux !

Enfin, la Jacquerie et les châteaux en cendre,

Paris qui me repousse et que je dois reprendre,

Les Anglais, à l'affût de toute trahison,

Attendant le moment d'agir, et le poison

Qui, quelque jour, peut bien me tuer par surprise!..

Je n'ai pas trente ans...

Il ôte son bonnet.

Vois ! ma tête est toute grise.

DU GUESCLIN

L'heure passe ; buvez, Monseigneur !

LE ROI, froidement.

J'ai le temps !

Voici ce que j'ai fait, moi, pendant ces huit ans : Les Jacques sont vaincus ; l'émeute est terrassée ; Et je puis maintenant reprendre la pensée Que je gardais, ardente, aux jours les plus mauvais ! Ah ! vous m'avez cru tous endormi? Je rêvais,

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