‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 28 sur 214 · DE UT HE · texte numérisé non relu

DE UT HE

Ne l'aimai-je donc pas, ô moi, la plus frappée?

Dix ans de célibat et d'attente trompée

— C'est vrai ! — devaient fermer mon cœur et l'endurcir ;

Ils n'ont pu cependant, madame, y réussir.

Peut-être à la pitié suis-je encore accessible?

Et vous qui me croyez tout à fait insensible,

Je vais vous épargner, sans doute, en ce moment,

Trouvant que mon dédain punit suffisamment.

Non, je vous juge ici d'une façon plus haute ;

Car je suis le Devoir et vous êtes la Faute.

Votre amour, dites-vous, a pour lui tout bravé?

Il n'en est pas moins mort; moi, je l'eusse sauvé.

Tandis qu'il subissait votre amour de tempête,

Je lui gardai ma main au pardon toute prête,

Et, pour son front courbé par le vent de la mort,

L'asile de mon sein calme et sur comme un port.

Mais vous l'avez gardé dans ce Paris funeste.

Ah ! sans l'ambition, sans' l'amour, sans le reste,

Il se peut qu'aujourd'hui la poésie en deuil

Ne viendrait pas jeter dès fleurs sur son cercueil;

Mais enfin il vivrait, et, frileuse hirondelle, Il aurait, au pays regagné d'un coup d'aile, Trouvé le vrai bonheur obscur et paysan. J'ai dit; et maintenant, madame, allez-vous-en.

RENÉE

Eh bien, non! — Je l'aimais comme vous, mieux peut-être,

Comme un prêtre son Dieu, comme un chien sonvieuxmaître;

Pour lui, j'aurais souffert tout, la honte et la faim ;

Et vous êtes par trop orgueilleuse, à la fin.

Je l'aimais mieux que vous, vous dis-je ! — Hélas ! j'y songe :

Quand, voulant me tromper d'un généreux mensonge,

Il me baisait les mains en se disant heureux,

Souvent, l'enveloppant d'un regard amoureux,

Je la rêvais pour lui la compagne parfaite

Qu'il faut au solitaire et qu'il faut au poète,

Bonne, pure, fidèle, avec un air d'ami,

Qui, lorsque le penseur, sous la lampe blêmi,

Las et découragé, dans sa pensée écoute

Palpiter le vol lourd des noirs oiseaux du doute

Et faiblit sous le poids de son duel surhumain,

S'approche, blanche et douce, et, touchant de la main

Cette tête un instant du rêve abandonnée,

La baise sur le front, comme une sœur aînée

Fait au frère écolier qui travaille trop tard,

Et dissipe d'un mot les souffrances de l'art. Je la rêvais pour lui, l'épouse humble et sacrée î Je la lui souhaitais; et, s'il l'eût rencontrée, J'aurais fait mon devoir. J'aurais fui, j'aurais fui, Madame, pour aller mourir bien loin de lui, Et sans m'en prévaloir, et sans que je lui fisse Comprendre que c'était un mortel sacrifice, Afin qu'il m'oubliât, et pût jouir un jour, D'un bonheur sans mélange en son nouvel amour. Voilà ce que j'étais, moi, capable de faire!

— Esclave du serment et du devoir sévère, 0 froide fiancée au cœur dur et constant, Votre inflexible amour en eût-il fait autant?

BERTHE

En vérité, c'était pour lui votre chimère?

— Mais ce rôle d'épouse, à la fois sœur et mère, De doux ange gardien du seuil et du chevet,

Le saviez-vous? naguère il me le réservait. Ignoriez-vous le nom de cette fiancée Que pour vous il avait au pays délaissée ? Et si ce beau scrupule un moment vous troubla, De penser que pour lui le bonheur était là, Pourquoi n'eùtes-vous pas alors cette énergie De dire au pauvre enfant mourant de nostalgie :

Va-t'en et sois heureux !

I^t <i je l'avais fait?

Si je l'avais voulu?... Vous riez? En effet, J'ai tout l'air d'inventer une méchante excuse. Mais je ne puis souffrir cependant qu'on accuse De tant de lâcheté mon généreux amour.

Malgré vous, vous saurez ce que j'ai fait : — Un jour... Il souffrait; j'étais là quand on vint lui remettre

— Oh î je verrai toujours sa pâleur ! — une lettre Qui venait du pays et lui parlait de vous.

Un ami lui disait que vous l'aviez absous, Mais que vous ne gardiez plus aucune espérance, Supportant noblement votre chère souffrance Avec ce désespoir ferme et sans rien d'amer Des veuves de marins qui regardent la mer.

— Donnez-moi ce papier, dis-je alors égoïste. Mais il me le tendit avec un geste triste;

Je sentis son regard limpide s'altérer;

— C'est la dernière fois que je l'ai vu pleurer ! — Je compris, m'écriant : — Il en est temps encore : Quitte-moi; sauve-toi là-bas où l'on t'adore,

Où t'attend le bonheur, où t'attend le repos...

— Les pleurs s'étaient séchés dans ses grands yeux si beaux.

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