‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 45 sur 214 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

JULIEN

Que la soirée est chaude et comme je suis las ! — Je voulais travailler; mais l'odeur des lilas, Si douce, m'a surpris, lisant à ma fenêtre Il semblait que sa tiède ivresse, qui pénètre, Me voulut alanguir et qu'elle me ehéreftât'. Je suis sorti, laissant Cabanis et Bichat Et fermant mes poudreux atlas d'anatomie. Mais la subtile odeur, ainsi qu'une ennemie, M'a suivi sous les vieux arbres du Luxembourg Et m'accompagne encor dans ce lointain faubourg Je suis passé tout près de la Grande-Chaumière

Dont j'aperçois d'ici la joyeuse lumière;

J'ai flâné sur le seuil éblouissant du bal,

Et là, j'ai vu, riant ainsi qu'au carnaval,

Des grisettes au bras, entrer mes camarades...

Mais à quoi donc rêvé-je ? — Il faut gagner mes grades ;

Car le brave semeur de blé dont je suis fds

Peine à m'entretenir sur ses maigres profits :

Car il faut, comme lui, que je travaille et jeûne ;

Car je suis pauvre et n'ai pas le droit d'être jeune.

Le plaisir est pour moi comme un livre fermé.

C'est égal ! J'ai vingt ans; voici le mois de mai;

Ce beau soir de printemps me verse son ivresse ;

Et je suis seul, tout seul, sans ami, sans maîtresse.

Mais qu'ai-je donc, ce soir? Là-bas, loin de Paris,

Mon père, pauvre vieux bonhomme en cheveux gris,

Après avoir sué tout le jour sur la plaine,

Met pour moi les écus au fond du bas de laine;

Et je voudrais... Allons, jeune homme, je t'absous;

Mais loge sous les toits, dine pour quinze sous,

Respire l'hôpital qui dégoûte et qui navre,

Fouille les in-quarto, pâlis sur le cadavre,

Deviens ambitieux ! Pour toi, c'est le devoir.

Ferme bien le rideau de ton grenier, ce soir,

Pour te cacher ce ciel d'été dont tu t'enivres,

Et courageusement va retrouver tes livres ! •

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