ACTE I, SCÈNE V
Et, bien que j'aie un vif désir de vous connaître,
Peut-être direz-vous : « Passez votre chemin ! »
Et cet instant trop court sera sans lendemain.
Mais vous vous tromperez; car, dans cette avenue,
Votre voix m'a frappé comme une voix connue.
Et le seul souvenir de son doux timbre d'or
À cette heure m'emplit d'émotion encor.
Je désire l'entendre et qu'elle me confie
Votre nom, le récit de votre simple vie,
Votre chagrin caché, si vous en avez un.
Mais non ! vous me croyez sans doute un importun,
Ou, pis encore, un fat qui cherche une aventure;
Vous allez me jeter une réponse dure
Et partir, en riant et sans avoir compris
Combien votre rencontre avait pour moi de prix.
LOUISE
Non, monsieur, je ne suis qu'une très pauvre fille. Je me surveille seule et n'ai pas de famille. Bien que vous m'étonniez, je ne sais pas comment On repousse quelqu'un qui parle poliment. Pourquoi me défier? Votre parole amie Ne peut pas, je le crois, murmurer l'infamie. Mais seulement ma vie obscure et sans secret N'aura, soyez-en sûr, pour vous nul intérêt.
Et puis, que voulez-vous enfin que je vous dise?
JULIEN
Mais votre nom, d'abord.
LOUISE
Je m'appelle Louise.
Et vous?
JULIEN
Moi, Julien.
LOUISE
Et vous voulez savoir, Vraiment, ce que je suis?
JULIEN
Oui. Venez vous asseoir Ici, sur ce vieux banc fait pour la causerie.
LOUISE
Vous le voulez? Ce n'est pas une raillerie?
JULIEN
Oh ! non, parlez. N'est-on pas bien sous ces rameaux ?
LOUISE
Mon histoire? Elle peut se dire en peu de mots. Je n'ai connu jusqu'à l'avant-dernière année