ACTE I, SCÈNE V
Que le coin du pays normand où je suis née.
C'est un nid de pécheurs, un port de vingt bateaux
Qu'à la haute marée on lie à des poteaux;
On y voit l'Océan au bout de chaque rue.
Là, je grandis auprès d'une aïeule bourrue,
Car ma mère était morte à sa fièvre de lait;
Et j'ai couru longtemps, nu-pieds, sur le galet.
Tous moururent alors, le père avant l'aïeule,
L'homme à la mer, la vieille en pleurant. Toute seule
Au pays, il fallut enfin m'expatrier;
Car je ne pouvais pas y vivre du métier
Qui me nourrit ici : faiseuse de dentelle.
C'est simple, vous voyez. Mon existence est-elle
Capable d'inspirer l'intérêt d'un ami?
La ville a l'ouvrière, et le bois la fourmi,
Sans savoir que l'insecte ou l'humble fille existe.
Mais j'aime mon état et je ne suis pas triste.
.1 ULIEN.
Et vous gagnez assez pour vivre?
Il faut si peu!
Mon grenier n'est pas cher, et j'y vois le ciel bleu; J'y fais de courts festins de fruits et de laitage Et descends rarement de mon sixième étage.
JULIEN
Et vous ne vous plaignez jamais de votre sort?
LOUISE
L'hiver, ce n'est pas gai. Le pot de fleurs est mort. Je ne vois au lointain, par ma vitre fermée, Que de gros tuyaux noirs avec de la fumée. Mais, l'été, j'aperçois les coteaux de Meudon; Chaque jour mon rosier donne un frêle bouton, Et s'il ne fleurit pas, ce n'est pas de ma faute. Je suis contente alors que ma chambre soit haute, Car, comme s'il pouvait savoir que je l'attends, J'ai le premier rayon de soleil du printemps. Mon toit hospitalier a ses hôtes fidèles, Et ma chanson se mêle aux cris des hirondelles.
JULIEN
0 travail noble et pur! ô sainte pauvreté! 0 charme inconscient de la simplicité!
LOUISE
Peut-être que la vie a de plus douces heures; Mais celles du travail me semblent les meilleures. On est si bien chez soi ! La chambrette a bon air Avec ses quatre murs tendus de papier clair; Fraîche en juillet, elle est en hiver bien chauffée;