ACTE I, SCÈNE V
Et, tout le jour, j'y vois, grâce à mes doigts de fée. Quelque dessin, léger comme des pas d'oiseaux, Naître sur le métier au bruit gai des fuseaux.
JULIEN
Bien vrai? Jamais un seul désir involontaire D'une vie un peu moins intime et solitaire? Jamais un seul instant d'ennui?
LOUISE
Si! quelquefois.
C'est les jours où je vais seule dans les grands bois. Je mets un bonnet frais, ma robe la plus blanche, Parce qu'il fait très doux et que c'est le dimanche. Je pars pour voir le ciel et pour glaner des fleurs, Pour entendre la brise et les nids querelleurs, Pour déjeuner d'un peu de lait dans une ferme, Parce que voilà trop longtemps que je m'enferme, Et que je veux rentrer des bouquets plein les mains. Mais si je croise alors, sur les joyeux chemins, Les couples d'amoureux qui vont en ribambelle, Je ne sais plus pourquoi je me suis faite belle; Si je cueille une fleur au pré, c'est seulement Par maintien, et mes doigts l'effeuillent tristement ; Mon cœur devient mauvais. J'en veux à la nature De tant de cris d'oiseaux et de tant de verdure,
Et je rentre au plus tôt, triste, dans mon logis. Mais ces faiblesses-là, c'est mal, et j'en rougis. Quelque chose me dit que je ne suis pas faite Pour l'amour printanier et sa brillante fête ; Et le pressentiment qui n'est jamais trompeur M'engage à conserver ma sagesse et ma peur.
JULIEN
Oh! puisque vous avez prononcé la première Ce mot tout radieux de joie et de lumière, Puisque de votre cœur il s'échappe, enivré De libre espace, ainsi qu'un oiseau délivré, Puisque l'écho des bois, les nids de la ramure, Tout vous le fait comprendre et tout vous le murmure. Ce mot que votre voix fait plus pur et plus doux, Pourquoi donc, adorable enfant, le craignez-vous? Ah! si c'était l'amour tel que ces pauvres filles L'éprouvent dans la folle ivresse des quadrilles, Dont l'aveu leur est fait par un bouquet donné Et qui plus vite encor que les fleurs est fané, Votre candeur aurait bien raison de le craindre. Il fait mal, et son souffle impur pourrait éteindre La sereine clarté qui veille dans vos yeux. Mais il en est un autre, innocent et joyeux, Qui vous attend, qu'il faut que votre cœur connaisse,