ACTE I, SCÈNE V
JULIEN
Mais de quoi, mignonne, avez-vous peur?
LOUISE
*Mes regards sont voilés comme d'une vapeur,
* Mon cœur bat. . . Je ne sais ! mais mes terreurs sont celles
'D'un papillon captif qui tremble pour ses ailes.
JULIEN
Hélas ! ne soyons pas méchante et bannissons De nos jeunes esprits la crainte et les soupçons. S'agit-il entre nous de chasseur et de proie, Quand cette nuit de fleurs et d'astres nous envoie Ses plus tièdes parfums et ses plus purs reflets?... Ah ! si vous le vouliez...
LOUISE
Eh bien, si je voulais ?. . .
JULIEN
Oui, si vous pouviez lire en ces yeux bien sincères, Enfant, nous unirions gaiment nos deux misères. D'abord, je le veux bien, nous ne serions qu'amis. Pas d'amour. Entre nous, rien que de très permis. Je pourrais embrasser cette main-là; mais gare A ces ongles mignons, si mon baiser s'égare.
Donc, je serais très sage et très respectueux, C'est dit; mais nous aurions des plaisirs vertueux. Tenez ! nous passerions ensemble la soirée, De quelque causerie, au hasard inspirée, Reprenant ou laissant s'interrompre le fil; Vous seriez près de moi, charmante de profil, Avec vos cheveux blonds frisant près de la tempe, Et là, sous le rayon tamisé de la lampe, Comme un brave petit ménage d'ouvriers, Je lirais mon gros livre et vous travailleriez.
LOUISE
Oh! comme c'est gentil !
JULIEN
Et puis, chaque semaine, Comme il faut du repos à la faiblesse humaine, Bras dessus, bras dessous, nous irons, hors Paris, Chercher de petits coins bien verts et bien fleuris. Nous voyez-vous, suivant le bord de la rivière, Vous, de quelques rubans parée et toute fière, Et moi, tout à l'orgueil de sentir — ô langueur! — Votre petite main à côté de mon cœur?
Ah ! ce seront alors nos heures les plus douces. Nous nous ferons des nids bien cachés dans les mousses;