SCÈNE II
Pour courir du côté riant de l'arc-en-ciel. Ne la cherchant jamais, je trouve naturel De n'avoir pas encor rencontré la fortune. Je suis le pèlerin qui marche sous la lune, Boit au ruisseau jaseur, passe le fleuve à gué, Va toujours et n'est pas encore fatigué.
SILVIA
Et n'avez-vous songé jamais à faire halte?
Dans cette folle course, où votre esprit s'exalte
A rêver le douteux espoir du lendemain,
N'avez-vous donc jamais, au tournant du chemin,
Aperçu la maison calme, toute petite
Et blanche sous le pampre et sous la clématite,
Avec son bon vieux chien qui dort près du portail
Et sa fenêtre dont s'entr'ouvre le vitrail
Pour montrer le profil pur et le fin corsage
D'une enfant qui vous donne un bonjour au passage?
ZANETTO
Quelquefois. Mais j'ai cru toujours que mes chansons Feraient, comme en jetant des pierres aux buissons On en fait s'échapper tout un nid de vipères, Sortir de ces logis les tuteurs et les pères. Or, avec cet aspect de franc bohémien,
Je suis peu de leur goût, comme ils sont peu du mien, Et j'aime autant laisser tranquilles les familles.
SILYIA.
Quoi ! vous ne rêviez pas lorsque les jeunes filles Vous lançaient en riant les fleurs de leurs corsets?
ZANETTO
A quoi bon? J'envoyais un baiser et passais. Et puis, je vous dirai, ma liberté m'est chère. Si j'aimais, je perdrais cette marche légère ; Et, tant que je pourrai, je n'aurai pour fardeaux Que ma plume au bonnet et ma guitare au dos. Un amour dans le cœur, c'est un si lourd bagage !
SILYIA.
Vous êtes un oiseau qu'on ne peut mettre en cage?
ZANETTO
Jamais.
SILYIA.
Et qui pourtant fera son nid un jour, N'est- il pas vrai?
ZANETTO
Non, non ! J'ai trop peur de l'amour.