ACTE II, SCÈNE VI
De ta voix qui me donne une ivresse infinie, Trop tendre, abrégerait mes suprêmes instants; Et pour te voir je veux vivre un peu plus longtemps.
JULIEN
Tu vivras !
LOUISE
Je me sens mourir. Gela t'étonne?
C'est le. pressentiment d'une rose à l'automne. Et si j'avais douté qu'il fût pour moi si tard, Ami, je l'aurais lu dans ton premier regard.
JULIEN
Non, jeté sauverai!
LOUISE
Donne-moi tes mains, donne!
A mes pieds, je t'en prie, et même je l'ordonne; Ainsi, comme jadis, tu te souviens? je veux Une dernière fois respirer tes cheveux.
JULIEN, à genoux.
Louise!
LOUISE
Je revois l'existence passée.
Dis, te rappelles-tu? lorsque j'étais forcée, Pour terminer à temps un travail commandé, De dérober ma bouche au baiser demandé
Qui, ne pouvant atteindre à ma tête penchante, S'égarait sur ma main en murmurant : Méchante ! — Toi, tu n'as pas changé. Ta pâleur te va bien. — Pourquoi m'as-tu quittée, ô mon doux Julien?
JULIEN, se relevant.
Hélas !
LOUISE
Je vois encor la cour des diligences, Le jour où tu devais t'en aller en vacances. Qu'il fait mal, le départ avec ses bruits joyeux, Et qu'ils sont déchirants, le baiser des adieux Et le lointain signal du mouchoir qu'on agite ! Oh! comme j'ai pleuré, seule dans notre gîte! Comme j'ai regardé l'arbuste avec douleur Où ta main avait pris une dernière fleur! Et cependant mes yeux s'éclairaient d'un sourire Quand je disais tout bas : Il va bientôt m'écrire. Ma peine et mon espoir, mes pleurs et mes projets, Ingrat ami, j'ai cru que tu les partageais. J'attendais, confiante. Il fallut me remettre Au travail. Huit longs jours passèrent. Pas de lettre. Je songeais : C'est très mal; j'aurais écrit plus tôt. Huit jours encore, et puis huit autres. Pas un mot ! Et mon âme connut le doute affreux qui ronge.