‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 108 sur 251 · ACTE H, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE H, SCÈNE

Quand je songe à ta vie, auprès de moi passée. J'avais plus de trente ans quand ce bonheur m'advint De te voir, de t'aimer ; tu n'en avais pas vingt. Tu m'aimas, ignorant mon rang et ma naissance, Me croyant pauvre enfin, dans ta chère innocence, Et ton regard charmé dans le mien se plongea, Oubliant que j'avais des cheveux gris déjà. Mais l'idylle fut courte et trop vite achevée ; La hache du tyran sur mon Iront fut levée, Et de cette épouvante et de cette douleur Tu gardes pour toujours l'effrayante pâleur, Et le sourire, après tant d'angoisse et de fièvres, M orne en me revoyant, n'a plus fleuri tes lèvres.

DONNA r I A, à part.

Hélas !

GIAN-BATTISTA

J'étais sans joie au moment du retour ; Au monde je n'avais plus rien que ton amour. Je revenais ici, le désespoir dans l'âme ; Le iront courbé, frappé d'une clémence infâme, Je cachais dans ton sein ma honle de vaincu... Et depuis lors, Pia, comment as-tu vécu? Près du vieux combattant, perdu pour sa patrie, Dans ce sombre palais la beauté s'est flétrie,

Et ce morne destin, je te le vois subir,

Sans un sanglot, sans un regret, sans un soupir !

Telle une fleur — les fleurs ont une âme très douce —

Que le vent a semée au hasard, et qui pousse

Sur la pierre, entre les barreaux noirs d'un cachot,

Doit préférer parfois au soleil doux et chaud,

A l'air libre, aux amours de ses sœurs des prairies,

Le bonheur de charmer de tristes rêveries

Et de mettre un parfum suave et printanier

Dans la tombe où languit un pauvre prisonnier.

DONNA PI A

C'est beaucoup trop d'éloge et de reconnaissance,

Monseigneur. Loin de vous comme en votre présence,

Je n'ai qu'un souvenir: le jour où je vous vis,

Jeune et noble Pisan, debout sur le parvis,

Me donner l'eau bénite au sortir de la messe.

Dès ce jour où, rempli d'amoureuse promesse,

Votre regard brûlant sur le mien s'arrêta,

Je vous aimai, je fus à vous, Gian-Battista !

Et moi, qui vous voyais presque avec épouvante,

Moi, dont vous auriez pu faire votre servante,

Votre jouet, oui, moi, qui vous aurais béni

Quand vous m'auriez chassée en disant : « C'est fini ! ><

Moi, qu'un baiser de |vous à jamais eût ravie,

ICTE II, SCÈNE I. 181

Je tus le seul amour de toute votre vie !

Ce sort était si beau qu'il me comblait d'effroi.

Il dure encor pourtant. Aussi, demandez-moi

Mon repos en ce monde et mon salut dans l'autre ;

Oui, changez, monseigneur et maître, — je suis vôtre!

En supplices futurs tous mes bonheurs passés ;

Demandez-moi mon sang !... Je n'ai pas fait assez.

GIAN-BATTISTA

Que dis-tu, ma Pia? Quelle maison royale

M'aurait jamais donné d'épouse plus loyale,

Qui me fit plus d'honneur et portât mieux mon nom?

Non, lu ne me dois rien, ma Pia, cent fois non !

Les femmes comme toi, le ciel les prédestine

Aux grands et saints devoirs, et l'humble contadine

Au centuple a payé le peu qu'elle m'a dû.

Mère de notre fils, tu me l'as bien rendu !

DONNA PIA, à part.

Notre fils !

GIAN-BATTISTA, souriant.

Ah ! ton cœur n'a plus rien qui proteste, Et tu ne songes plus à faire la modeste ; Et moi, j'ai bien le droit d'être reconnaissant. . . Notre fils bien-aimé... Je pleure en y pensant... S'il est pur, généreux, bon, rempli de courage,

0 ma chère Pia, c'est surtout ton ouvrage,

Et tu l'as, pour le faire aujourd'hui tel qu'il est,

Nourri de tes vertus autant que de ton lait !

Ah! tu ne dis plus rien, tu gardes le silence...

Pesez les sentiments d'un fils dans la balance ;

Du côté de la mère incline le plateau.

Va, quand nous dormirons dans le Campo-Santo.

Les jours où notre fils, errant parmi les pierres,

Viendra nous apporter des fleurs et des prières

Et nous verra tous deux, en marbre copiés,

Les mains jointes, avec un lion à nos pieds,

Sa tendresse, suivant sa pente accoutumée,

Rêvera plus longtemps à toi, la mieux aimée,

Sans que j'en sois jaloux, hélas ! car c'est la loi...

Il priera pour nous deux ; les fleurs seront pour toi.

DONNA PIA

Vous êtes bon pour moi plus que je ne mérite, Monseigneur... Mais, souffrez qu'un instant je vous quitte. Parmi mes vêtements et les vôtres, j'ai pris Quelques menus objets pour ces pauvres proscrits, Et sans relard il faut que je les leur envoie... Je reviens.

Elle sort, à gauche.

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