SCÈNE II GIAN-BATTISTA, puis SEVERO
GIAN-BATTISTA, seul.
Fais ton œuvre et marche dans ta voie,. Sainte femme, et que Dieu te récompense un jour r.
Sevcro entre.
Severo !... Mon enfant, j'attendais ton retour ;
Car loin de toi le temps me dure... Oui, même une heure f
SEVERO
Celle qui vient de fuir est pourtant la meilleure De ma vie, ô mon père, et vous devez bien voir Rayonner dans mes yeux un magnifique espoir l
GIAN-BATTISTA
Lequel ?
SEVERO
La foule était nombreuse sur la place,. Le jour où Barnabo Spinola vous fit grâce, N'est-il pas vrai, mon père? et chacun entendit La menace qu'alors vous fîtes au maudit. « S'il naît un fils de moi, » lui dites-vous, « prend's gardé!'»» Or, voilà trop longtemps que la vengeance tarde Et que, sans que peut-être y songe le bourreau r
Elle est comme un poignard qui se rouille au fourreau. Mais, si Dieu m'aide, avant que peu de temps s'écoule, Mon père bien-aimé, vous reverrez la foule Au seuil de ce palais libre et vous acclamant, Qui vous criera : « Ton fils a tenu ton serment ! »
GIAN-BATTISTA
Mon Severo, que veux-tu dire?
s EVE no.
Je me nomme Severo Torelli, père, je suis un homme ; Mon bras est fort, mon cœur est brave, j'ai vingt ans, Et je vais accomplir la menace. Il est temps !
GIAN-BATTISTA
Tu vas ?. . .
SEVERO
D'abord, il faut que je vous avertisse Que rien n'arrêtera cet acte de justice. J'ai juré sur le Christ. Nous sommes quatre amis, Des cœurs jeunes et purs, des bras bien affermis ; Je suis leur chef, ma main frappera la première... Et l'on empêcherait d'éclater la lumière Du soleil, et le fleuve à la mer de courir, Plutôt que d'empêcher cet homme de mourir.
\l.TK II, SCENE II. \H:>
GIAN-BATTISTA
Severo, ne crains pas mes remontrances vaines. C'est bien mon noble sang qui brûle dans tes veines, €'est lui seul qui te fait agir; tu l'as reçu, Dernier des Torelli, lorsque tu fus conçu ; Mon ardeur d'autrefois, il te la communique. Jadis, je frémissais de peur, mon fils unique, Lorsque, petit enfant, tu faisais un faux pas; Aujourd'hui, prends ma main, elle ne tremble pas ! Une larme, une seule, aujourd'hui, serait lâche. Tu l'as juré! C'est bien, Severo, fais ta tâche.
Montrant, les armures.
Ils t'approuvent, ô jeune et brave justicier,
Nos aïeux, dont voici les fantômes d'acier.
Je sens sous cet airain quelque chose qui vibre :
Leur orgueil, qui connut Pise puissante et libre.
Aussi, tous ces héros qui m'entendent et moi,
Nous te verrons lever le poignard sans effroi
Sur ce tyran, eût-il une triple cuirasse,
Et mettrons dans ton bras la force d'une race !
SEYERO, mettant un genou en terre.
Il ne vous reste plus, père, qu'à me bénir.
GIAN-BÀTTIST \.
0 mon Dieu, cet enfant va s'armer pour punir
•18G SEVE KO TOKELLI.
Un homme et délivrer tout un peuple d'esclaves ! Vous laissez le volcan répandre au loin ses laves; Laissez des opprimés éclater le courroux. Songez, mon Dieu, que seul il s'expose pour tous, Songez qu'il fait justice, ô vous, le juste maître ! Et ne maudissez pas l'acte qu'il va commettre.
Il étend la main sur la tète de son fils.
Pour moi, mon fils, au nom des quatre-vingt-dix ans
De honte et de douleur subis par les Pisans,
Au nom des prisonniers qui râlent sous les voûtes,
Au nom des exilés sans pain sur les grand'routes,
x\u nom des orphelins et des veuves, au nom
Des anciens soldats morts sous notre gonfanon
Jadis, lorsque le Guelfe a brisé nos épées,
Au nom des malheureux dont les têtes coupées
Ont si souvent pourri sur la Tour de la Faim,
Au nom de nos héros, de nos martyrs, enfin,
O mon fils ! pour donner la victoire à tes armes,
Je te bénis avec leur sang, avec leurs larmes,
Et, d'avance certain que tu les vengeras,
Je t'approuve et je t'aime, et je te tends les bras !
Scvero se jette dans les bras de son père.