‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 4 sur 251 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

heures oisives de mon enfance, dans labibliothèquc du manoir paternel, en lisant tous les évangiles du doute et de la corruption, depuis Voltaire jusqu'au marquis de Sade. Je me suis donc trouvé, au matin de ma jeunesse, riche, noble, fort, libre, sentant en moi des facultés puissantes et des passions impétueuses, ayant tous les désirs et ne croyant plus en Dieu.

Mais, pardon, mon cher duc, c'est très banal ce que vous me contez là !

LE DUC

Pardieu! banal comme la vie... Banal comme les plaisirs qui ennuient, les voluptés qui dégoûtent, les femmes qui mentent et les amis qui trahissent. . . Ah! n'ayez pas peur, comtesse, je ne vais pas vous submerger d'élégies. La douleur est une fleur sublime qui ne pousse pas dans l'aridité des sables, et mon âme est un déçert.

LA COMTESSE

Allons donc!... Jamais une larme?...

LE DUC

Je l'aurais payée au prix d'un diamant... Non,

non ! la vie a été pour moi plus sévère, c'est-à-dire plus juste. A qui doutait de tout, elle n'a permis de rencontrer que le mal. Une femme à qui j'avais pris le premier baiser devant le lit de mort de son mari, m'a quitté pour un saltimbanque. C'est naturel... Un jeune musicien que je protégeais, un être exquis d'intelligence et de sensibilité, mais que je savais pauvre et que j'avais voulu tenter, m'a volé de l'argent dans un tiroir ouvert. C'est logique... Un ami, pour qui j'avais reçu trois coups d'épéer mais dont j'avais raillé un léger ridicule, m'a calomnié et m'a donné pour le scélérat qu'après tout je ne suis pas. C'est tout simple... Je ne croyais pas à la pudeur : des mères ont voulu me vendre leurs filles... Jenecroyaispasaupatriotisme: un général,. sous qui j'ai servi, m'a proposé d'être son complice dans une trahison... Tout cela est bien lait et trèsbien fait. Mon existence ne pouvait avoir que des hôtes mauvais et sinistres. Les ruines ne sont hantées que par des hiboux et des serpents.

Non! duc, c'est par trop d'amertume, et vous ne ferez pas croire h une femme que vous n'avez rien trouvé de bon dans la vie.

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