ACTE III, SCÈNE I
LE DUC
Eh bien, je commence à croire qu'elle est perdue... Gomme je l'avais prévu, la satiété n'a pas été meilleure pour lui que la privation. Mais le retour de cette jeune fille a tout changé. Cette existence misérable et obscure, dont il voulait autrefois s'affranchir par le suicide, il l'accepte aujourd'hui avec une entière résignation. Savez-vousque, pourvivre,il faitdes compilations pour unlibraire? Depuis trois mois qu'il se cache ici, je le vois très souvent et je l'observe. Toujours le même, doux et calme, très tendre pour sa fiancée. A peine une nuance de tristesse. Avec moi, jamais un mot d'amertume ou de colère contre le passé. Que voulezvous que je vous dise?.. Ou cet homme a vraiment retrouvé le bonheur, ou, sur ma foi, il sait courageusement souffrir.
LA COMTESSE
Et moi, duc, je vous dis que toute cette tranquillité apparente n'est qu'un suprême effort de son orgueil. Je le connais bien. Lui, un homme d'imagination, fait pour désirer et pour agir, il se contenterait de ce bonheur médiocre et bourgeois? Allons donc ! Lui, travailler tout le jour comme un
artisan, filer le sentiment avec une niaise, et, sans doute, le dimanche, aller tirer de l'arc ou jouer aux quilles? C'est impossible!... Mais nous perdons notre temps. Duc, voulez-vous que nous nous parlions en toute franchise?...
LE DUC
Très volontiers, madame. Je préfère le chambertin au vin de Bordeaux et un coquin à un hypocrite.
LA COMTESSE
Je sais avec quelle curiosité de misanthrope vous suivez les actions de Karl. Avouez que vous doutez qu'il soit heureux maintenant?
LE DUC
Je conviens que monscepticisme hésite à le croire, et que je ne serais pas fâché d'avoir la preuve du contraire.
LA COMTESSE
Eh bien, vous avez devant vous une femme qui aime Karl, qui a été offensée par lui, qui a songé à le perdre, mais qui lui a pardonné et qui l'aime plus que jamais; une femme qui, pour le lui prouver, vient de sacrifier toute sa fortune... Vous comprendrez plus tard ce que je veux dire... Une femme, enfin, qui peut le ramener à la cour,