‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 7 sur 251 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

KARL

Eh bien, je me disais qu'en nous voyant passer ainsi, nous donnant le bras et nous parlant à voix basse, on pouvait bien nous prendre pour des amoureux, et qu'on devait m* envier d'avoir une si jolie fiancée!

Pourquoi me dites-vous cela, monsieur Karl? Je n'ai jamais été assez folle pour croire qu'une pauvre fille comme moi pût devenir la femme d'un jeune homme savant et distingué comme vous... et je vous ai su gré de ne m'avoir jamais parlé d'amour, parce que c'était la preuve que vous me respectiez. Non! je sais bien ce que je suis pour vous... une bonne voisine, peut-être une amie. Dans cette maison qui abrite nos deux misères, nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes parlé. Vous étiez pauvre comme moi, seul comme moi! Les longues soirées que je passais à filer et à coudre, vous les passiez, vous, penché sur vos gros volumes. J'ai vu que vous étiez triste. J'ai cherché à vous distraire, à vous consoler, et... je me trompe peut-être... maisil y a des jours où il m'a semblé que je réussissais. Eh bien, tout ce que je vous demande en échange,

c'est de vous souvenir un peu de moi, plus tard, quand vous aurez la richesse et le bonheur que vous méritez, que vous obtiendrez, j'en suis sûre; de même que, quand vous retrouvez une rose séchée dans un livre, vous vous rappelez le jour où vous l'aviez mise, toute fraîche, sur votre table, et où elle a parfumé une de vos heures de travail.

KARL

Écoutez-moi, Meta. Vous avez été la seule rencontre heureuse que j'aie faite sur mon triste chemin... Dans ce logis où, captif volontaire, j'ai laissé s'écouler mon indigente et laborieuse jeunesse, vous avez été la petite fleur de muraille qui pousse entre les barreaux pour rappeler au prisonnier la belle nature et le grand soleil. Quoique bien plus jeune que moi, vous avez calmé mes colères et mes désespoirs d'enfant avec la ferme et douce tendresse d'une sœur aînée, et vous avez pris dans ma vie la forme visible de mon ange gardien. Si j'avais été sagejeme seraisrésigné pour toujours àlapauvreté et au travail; je vous aurais aimée, j'aurais tâche d'être aimé de vous... Mais, maintenant, il est trop tard... Vous le pressentiez vous-même tout à l'heure, la vie n'est qu'une suite de séparations... J'aurais voulu seulement que la nôtre fût moins prompte.

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