‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 90 sur 251 · ACTE 1, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE III

Souvent je vois des pleurs dans les yeux de ma mère. Non, ne revenons pas si vile à la maison. Sous le ciel calme et pur de l'arrière-saison, Respirez longuement l'air qui vous fortifie. Père, reprenez goût et courage à la vie !

GIAN-BATT1STA

Je te cède toujours, mon enfant bien-aimé.

Mais il vaut mieux, crois-moi, que je reste enfermé,

Sans jeter un regard curieux aux fenêtres,

Dans mon palais, avec mes vieux portraits d'ancêtres.

Là, je puis quelquefois oublier, o mon fds !

Que ma patrie est morte et que je lui survis.

Oui, je puis oublier, dans cette solitude,

Pise et nos quatre-vingt-dix ans de servitude.

En sortant avec toi, qu'ai-je vu tout d'abord?

La misère d'un peuple en haillons; dans le port,

Pas une barque, et l'herbe en a disjoint les dalles;

Au fronton lézardé des maisons féodales,

Des débris d'écussons, — les maîtres sont proscrits !

Une ville de morts, sans commerce et sans cris ;

Les lions florentins, les lions symboliques,

Debout, en marbre blanc, sur les places publiques!...

Quand nous sommes passés près du Palais Ancien,

As-tu senti mon bras tressaillir sur le tien?

C'est là que se dressait l'échafaud; c'est la place

Où le Guelfe abhorré m'accabla de sa grâce !

Pour moi, bien que déjà vingt hivers l'aient lavé,

Le sang de mes amis souille encor le pavé. . .

Ah ! tous ces souvenirs ! Voilà ce qui me tue.

Et tout à l'heure encor, devant cette statue,

Je suis devenu pâle et mon cœur a bondi.

C'est celle du héros pisan, de Sismondi,

Qui battit les Génois et conquit la Sardaigne...

Brisée !... Il n'est plus rien que ce Barnabo craigne !

En outrageant ce bronze, il a décapité

La gloire du pays, l'honneur de la cité !

Ah ! vieillard impuissant, quelle fut ma démence

De rendre à ce tyran clémence pour clémence !

Image d'un héros, dans mon cœur désolé,

J'envie amèrement ton airain mutilé.

Ton front tomba du moins sous les coups de ces drôles,

Et moi, moi, j'ai ma tête encor sur mes épaules!

Mon père, calmez-vous. Tout le monde sait bien Que vous êtes un grand et parfait citoyen; Le scrupule d'honneur de votre âme correcte, Père, chacun l'admire et chacun le respecte. Quand, contre Spinola, pour une fois clément, Vous désarmiez, Dieu même approuva le serment. Il bénit dès ce jour votre union stérile,

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