‹ ThéâtreChapitre 151 sur 191 · ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II

Quel rêve audacieux liante toutes mes nuits !

— Mais mon œuvre est si lente, et si lourde est ma tâche,

Et ce monde des cours si méchant et si lâche,

Que parfois le regret entre en ce cœur lassé

Et l'entraîne avec lui vers le lointain passé !

Oui, près d'un Roi qui m'aime, à l'ombre de ce trône,

Souvent je me revois dans le vieux salon jaune,

Jeune femme accoudée au fauteuil de Scarron,

Et j'écoute causer son gai décaméron.

Puis, c'est notre mansarde et les longs mois d'épreuve,

Lorsque tu reprisais mes vieux habits de veuve

Et lorsque je vivais — courage aidé du tien —

Attendant de Dieu seul mon pain quotidien...

Pauvre et libre jeunesse !... Oui, c'est étrange comme

Hier j'étais émue en voyant ce jeune homme !

Pour lui, je me sens mère, et mon cœur a battu.

Mais non ! il me méprise, il me hait, entends-tu ?

Oui, cet enfant me hait, ainsi que tout le monde.

Oh ! quand il me parlait avec sa voix profonde,

J'ai cru que Dieu voulait, par lui, me châtier.

NANON

De grâce !...

Et qu'as-tu fait, Nanon, de ce psautier Du pauvre mort'?

NANON

Hier, je l'ai serré — pour cause î — Dans votre chambre, au fond du coffre en bois de rose, Et j'eus soin de fermer ce meuble à triple tour. Je crains les espions.

Ah ! cette horrible cour î

NANON

Quel découragement funeste vous entraine, Madame, qui devez être bientôt ma Reine ?

MADAME DE M AINTENON.

Reine !... Ah ! ce mot cruel, ne le prononce pas.

Je n'ose môme plus me le dire tout bas,

Et, crois-moi ! si j'étais au début de ma vie,

Cette route par moi ne serait plus gravie,

Ce calvaire du trône, où j'ai tombé vingt fois,

Sous le poids d'un désir aussi lourd qu'une croix î...

Après un silence.

— Pauvre Nanon ! Quand donc me verras-tu sourire?

Page 1