ACTE I
TOTILO, désolé de reprendre une marche fatigante.
Ne vaudrait-il pas mieux se reposer ici jusqu'à ce que le soleil ait un peu baissé, et puis, si l'armée ne paraît pas, rentrer tranquillement au palais, quitte à revenir demain ?
KIGÉRIK
Pourquoi l'armée ne paraîtrait-elle pas ? L'avant-garde est arrivée hier, et l'ordre formel de mon père est qu'aujourd'hui j'aille à sa rencontre pour me joindre à lui et rentrer à ses côtés au premier rang de l'armée triomphante.
TOTILO
Triomphante, oui, mais c'est tout de même encore une armée en campagne. Elle risque d'avoir du retard. Un parti ennemi a pu se reformer. Sa Majesté n'a peut-être pas tout prévu... Que sait-on?
KIGÉRIK
Ah! tu as de la chance que Sa Majesté ne t'entende pas! Quel vilain quart d'heure tu passerais!... Les ennemis sont écrasés, leur ville brûlée, leur pays conquis. L'armée est là, tout près, sous ces arbres, j'en suis sûr!... Quand le roi promet d'arriver à tel endroit, à telle heure, il arrive...
TOTILO, se laissant tomber sur le gazon.
Eh bien, je l'avoue, je suis fourbu!... Vautrons-nous dans l'herbe et attendons. Le roi ne peut manquer de passer par ici.
AGLOO Et ce ne sera pas de sitôt. Si quinze mille hommes étaient en train de piétiner les sentiers de la forêt, pensez
donc quel bourdonnement là-dessous!... Quinze mille hommes, c'est autre chose qu'un essaim d'abeilles, et pourtant un essaim s'entend de loin! Quand ils approcheront, la montagne tremblera...
KIGÉRIK
C'est ma foi vrai! Repos!... (Il s'étend sur l'herbe.) Nous prendrons une attitude plus militaire quand le vacarme des vainqueurs envahira la forêt comme une trombe. (Aux soldats, élevant la voix.) Hé, là-bas, vous autres, faites comme nous, soufflez! (Les chefs s'étendent sur l'herbe au bord de la source, les soldats se retirent à l'ombre des arbres.)
TOUMODI, au bout d'un instant.
Le bruit de cette source endort.
KIGÉRIK, s'étirant.
Si c'est pour nous apprendre cela que tu nous réveilles... (Un silence. On s'assoupit.)
De droite, de gauche, de partout, des soldats se précipitent hor3 de la forêt, la lance haute. — En un clin d'œil, ils cernent le prince et son escorte. Les assaillants s'efforcent de prendre des airs terribles, mais, au fond, s'amusent beaucoup des mines ahuries des dormeurs et du bon tour qu'on leur joue.