‹ ThéâtreChapitre 126 sur 219 · ACTE i · texte numérisé non relu

ACTE i

BOUSSORO, l'empoignant.

TOUMODI

Quelle plaisanterie ?... C'est stupide ! (Pendant que s'échangent ces brèves réparties, le roi, bel homme drapé dans un manteau rouge, qui assiste à l'assaut en spectateur souriant, va s'adosser à l'arbre qui ombrage la source, et c'est devant lui qu'on traîne les captifs. Il les accueille les bras croisés, l'air ironique.)

LE ROI, à Kigérik.

Eh bien, mon ami, tu n'es pas difficile à surprendre! Mes compliments sur la manière dont tu diriges tes hommes. Et tu voulais venir à la guerre! Commander un corps d'armée!... Être le premier de mes généraux!... Allons, mon général, venez embrasser votre père... (Kigérik s'exécute de mauvaise grâce et embrasse gauchement le roi.) Quant à ces piètres soldats qui dorment au lieu de veiller sur leur prince, qu'on les traite comme de véritables prisonniers.

BOUSSORO

Votre Majesté songe-t-elle à ce que nous en faisions là-bas, des prisonniers?

LE ROI, simplement.

De la pâtée pour les chiens.

Mon père, c'est moi qui ai donné à ces hommes l'ordre formel de se reposer...

LE ROI, à Boussoro.

Qu'on Hl'obéisse ! (Boussoro emmène les prisonniers à l'exception de Agloo et Toumodi qui restent comme amis du prince. A Kigérik.) Je suis certain qu'à l'avenir, lorsque tu feras la sieste en campagne, il sera très dangereux de venir troubler ton repos. (On entend sortir de la forêt quelques cris vite étouffés.) Et les soldats, morts pour perfectionner l'éducation de leur prince, auront mieux servi la patrie que s'ils étaient tombés sur le champ de bataille. Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents, Totilo?

TOTILO

Que Votre Majesté est peut-être encore plus sublime quand elle gouverne, que lorsqu'elle combat.

LE ROI

Tu as de la chance, vieux courtisan, de ne pas être chargé de l'instruction militaire de mon fils. C'est à tes dépens que je lui enseignerais la prudence. (Jetant les yeux sur le visage renfrogné de Kigérik.) Voyons, mon garçon, que signifie une figure pareille? Ton père a détruit tout un peuple, il revient couvert de gloire, et tu ne trouves rien à lui dire?

KIGÉRIK

Après avoir humilié tant d'ennemis, mon père aurait pu se dispenser d'humilier son propre fils.

LE ROI, haussant les épaules.

Tu peux te vanter de ne pas savoir supporter la plaisanterie... Qu'est-ce qu'il faut donc pour se réconcilier avec toi?... (Appelant.) Boussoro!

DEUX OU TROIS SOLDATS, tournés vers la forêt, appellent. Boussoro! Boussoro!...

BOUSSORO accourt en bousculant les soldats.

Sire!

LE ROI

Qu'on relâche les hommes d'escorte de mon fils... Je leur pardonne.

BOUSSORO

On vient de jeter la carcasse du dernier en bas des rochers.

LE ROI, indifférent.

Ah!... Mon petit Kigérik, tu vois, on n'y peut rien. (Un silence.) Tu ne demandes pas ce que je t'ai rapporté?... Devine!

KIGÉRIK

Des autruches dressées à servir de monture? On dit que vous en avez trouvé là-bas.

LE ROI

Cherche bien si rien ne te manque!... Ce qu'à ton âge on désire le plus...

KIGÉRIK, joyeux.

Des armes nouvelles?... Arrivant d'Europe?

LE ROI, riant.

Des femmes, petit imbécile! Je t'ai rapporté des femmes 1

KIGÉRIK

Mais cela ne me manquait pas au point que vous dites... J'en avais des femmes!...

LE ROI

Oui, nous savons comment!... H y a deux mois un de mes officiers te surprend au plus épais de son sérail... Le fils de son roi!... Il salue et tourne les talons... le lendemain, il m'envoyait trois têtes de femmes nouées ensemble, comme trois oignons, par leurs tresses. J'ai fait grandement les choses. En échange des têtes, je lui ai offert dix belles esclaves qui m'ont coûté, en moyenne, trois mille piastres chacune. Mais il ne faut pas que de pareilles histoires se renouvellent. A la longue, cela finirait par altérer l'affection que mes sujets portent à la famille royale... A partir d'aujourd'hui rien ne t'excuserait si tu n'avais pas une tenue parfaite, car tu auras cinq femmes, ce qui est un gentil commencement pour un très jeune homme.

TOTILO

A la bonne heure!... Il pourra ne plus songer qu'à ses études.

LE ROI

On va lui montrer tout de suite ses nouvelles compagnes. Va les chercher, Boussoro.

BOUSSORO L'étranger, que dois-je en faire?...

LE ROI L'amener également. (Boussoro s'en va.)

Quel étranger?

LE ROI Un Européen, un Français, qui recevait l'hospitalité de mon ennemi le roi Koffy.

KIGÉRIK Par quel hasard se trouvait-il chez lui?

LE ROI

Nous allons le lui demander. Je n'ai pas encore eu le temps de l'interroger.

KIGÉRIK Le roi Koffy, qu'est-il devenu?

LE ROI

Il s'est fait bravement tuer à la tête de ses troupes, ainsi que son fils.

KIGÉRIK

Le roi Koffy n'avait-il pas une fille qu'on disait très belle?

LE ROI

On n'exagérait pas. Elle se nommait Sitambili.

KIGÉRIK Naturellement, vous n'avez pas pu la sauver du pillage ?

LE ROI La preuve que nous avons pu, c'est que... la voici.

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