‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 13 sur 98 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

LA FILLE DV MOVPHTI, MVSVLMAN.

La Fille du movphti.

Pproche, Musulman, qui te fait larmoyer?

MVSVLMAN.

C'est Madame vn succez qui me vient d'effrayer.

Pages 29 et 3o.

Vn prodige d'audace, vn miracle de gloire Que la postérité ne voudra iamais croire, Et que moy qui Tay veu, ce rare euenement, Ne puis m'imaginer qu'auec estonnement.

La Fille du movphti.

Hé! de grâce dy moy, quelle est cette auanture? Le sang du Saint Mouphti t'en prie et t'en coniure.

MVSVLMAN.

Madame, en vn moment vingt mil hommes armez

S'estoient parmy la ville en bataillons formez;

Ils murmuroient tout haut et, parmy leurs murmures,

Contre le grand Vizir vomissoient des iniures,

Disoient que cet objet et de haine et d'horreur,

Qui vouloit vers le Caire enleuer l'Empereur,

Meritoit sur le champ de périr d'vn supplice

Qui se treuuast conforme à sa noire malice.

Les armes à la main ils alloient le treuuer,

luroient que le Serrail ne le pourroit sauuer.

Et poussans mille cris qui montoient iusqu'aux nues,

Ils en gagnoient desia toutes les auenuës;

Lors que pour effrayer les chefs de ce party.

Les portes s'entrouurant, Osman en est sorty,

Et s'est conduit au pas vers cette multitude.

Qui ne l'a veu venir qu'auec inquiétude.

Pages 3o et 3i.

46 OSMAN

Il semhloit qu'auec art il auoit dédaigné

Que dans vn si bel acte il fust accompagné.

Estant seul à cheual , sa personne admirable

Aux yeux de tout le monde estoit plus vénérable,

Pour donner Tespouuante à ce grand armement,

Quarante Capigis le suiuoient seulement,

El six Pages d'honneur dont l'vn portoit sa trousse,

Et les autres tenoient les cordons de sa housse :

Dessus ses brodequins et sur sa veste encor,

Eclatoient des rubis, des perles et de Ter,

Et dessus le fourcau d\n riche Cimeterre,

Qu'on redoute aux combats à l'égal du Tonnerre,

Et qui fait resplendir de mortelles clartez,

De larges diamants brilloient de tous costez;

Mais cette belle taille et cet air magnifique,

Qui font comme l'amour la Fortune publique,

Ebloiiissoient les yeux et frappoient les esprits

Auec mille brillans qui sont dVn autre pris.

Apres auoir lancé des regards tout de flame,

Qui passants sur les fronts penetroient iusqu'à l'ame,

Et faisant dans les cœurs vn merueilleux progrez,

Voicy ce qu'à la troupe il a dit à peu près :

« Qui veut dans ce tumulte attirer ma disgrâce?

Ne suis-Je pas Osman, de TOthomane race?

Qui fais trembler la terre à mon Auguste aspect,

Et qui sers le Prophète auec humble respect?

Pages 3i et 32.

A-t'on peu remarquer quelque sujet de blâme,

Entre mes actions mesme au fonds de mon Ame,

Pour vouloir abaisser à de seruiles Loix,

Celuy qui sous ses pieds tient les testes des Rois?

Qu'est-ce qu'on peut produire à mon desauantage?

Me peut-on accuser de manquer de courage,

Et n'ay-ie pas fait voir les traits d'vne valeur.

Dont les plus grands périls augmentent la chaleur?

Lors que sur les Chrestiens i'ay fait quelque conqueste,

Ay-ie lâché le pied marchant à vostre teste?

Et quelqu'vn m'a-t'il veu balancer tant soit peu.

Pour donner auec vous au iour du plus grand feu?

Suis-je vn Prince heheté, suis-je vn Prince barbare.

Voluptueux, ingrat, cruel, iniuste, auare.

Qui de vin chaque iour s'enyure en lieu secret,

Et que Ton voye au trône auec quelque regret?

Entre tant de soldats est-il quelque personne,

Qui de vices pareils m'accuse ou me soupçonne?

Il n'a rien qu'à parler, il n'a qu'à repartir,

le le feray mourir aussi tost que mentir. »

Il mit, disant ces mots, la main au cimeterre,

Et porta ses regards sur tous les gens de guerre :

Qui touchez et transis d'vn si noble couroux,

lettant les armes bas, se mirent à genoux,

Et comme en vn instant amolis par des charmes

Autour de l'Empereur versèrent tous des larmes;

Page 32.

48 OSMAN

En suitte le Sultan par tout s'est promené,

Visitant tous les rangs de ce Camp estonné,

Et voyant des soldats dont la mine insolente

Sembloit respecter peu la sienne menaçante

Il a fait vn signal parmy les assemblés

A douze Capigis qui les ont estranglez;

Mais soudain, sans murmure et sans qu'à ce spectacle,

La troupe soûleuée ait apporté d'obstacle,

Et vingt mille soldats d'vn seul homme pressez.

Sont deuenus muets comme des marbres glacez :

Ainsi le grand Osman laissant par tout la crainte.

Du Sérail qu'il habite a regagné l'enceinte;

Mais au tout petit pas et comme faisant voir

Qu'il faut que l'Vnivers tremble sous son pouuoir.

Madame, c'est ainsi que la chose s'est faite.

La Fille du movphti.

L'euenement est beau, l'en suis fort satisfaite. C'est assez.

MVSVLMAN.

Mais Selim, qui tourne icy ses pas.

Possible vous dira ce que ie ne sçay pas, Luy qui faisoit agir cette troupe animée.

La Fille du movphti.

Il suffit du succez dont tu m'as informée.

Pages 32 et 33.

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