SCENE III
PHILIDAS, CELIDAN.
PHILIDAS.
HElas ! cruel amy, que ma douleur te plaist ! Void comme elle me fuit, l'insensible qu'elle est! Et tu dis que le temps la rendra plus traiiable. Tu diffères Tarrest de mon sort lamentable.
Tu me retiens le bras, tu diffères ma mort, Tu connois, Celidan, si ie me plains à tort.
CELIDAN.
Philidas, elle est fille, et la fille est changeante; Nous la verrons vn iour t'estre plus indulgente, Le temps amollira ce courage inhumain, Elle fuit auiourd'huy, tu l'atteindras demain. Ne Tauoir pas suiuie est vn pas pour l'atteindre, Si tu la veux fléchir, il faut mieux te contraindre. Tn ne sçais pas bien l'art qui la peut engager.
PHILIDAS.
Enseigne-le moy donc, si tu veux m'obliger.
Il faut paroistre froid pour toucher les Bergères, Et montrer à leurs yeux des blessures légères. Ce sexe que toujours nous auons respecté A tiré son orgueil de nostre humilité; Et si nous paroissions plus hommes et plus graues, Ces superbes vainqueurs deuiendroient nos esclaues; Et si nous les traitions d'vn air indiferend Nous rendroient tous les soins qu'en nos iours on leur rend.
PHILIDAS.
Mais comment cstouffer la plainte quand on brûle? Quiconque n'ayme pas aisément dissimule.
Toy-mesme auec ton art nV's-tu pas cnchainé? Te peux-tu garantir des beaux yeux de Daphnc?
CELUÎAN.
le me peux excuser sur son mérite extrême.
L'Amant de son Amante en dit toujours de mesme. Croy-moy, cher Celidan, alors qu'on ayme bien La feinte est mal-aisee, et ne nous sert de rien. Pour moy ie souffre trop, ic ne m'en sçaurois taire.
CELIDAN.
Flatte donc cette ingratte, et tasche de luy plaire; Fais des vers sur son teint, son esprit et sa voix, Puisque c'est le dessein qui t'ameine en ces bois, Ne crains point de faillir, ny de perdre ta peine. On n'estime auiourd'huy que les fruits de ta veine.
PHILIDAS.
Il est vray que i'ay l'art de flatter qui me plaist, le peints, quand bon me semble, vn œil plus beau qu'il n'est.
38 AMARILLIS,
le dore des cheueux, et ma plume se Joue A noircir vn sourcil, à farder vne Joue. Fay toujours de la neige, et quelquefois i'en mets Sur vn sein qui n'en eut, et n'en aura iamais. le preste à qui ie veux des œillets et des roses, le donne de l'éclat aux plus communes choses, Et i'ay fait estimer cent visages diuers Qui n'auoient toutefois rien de beau qu'en mes vers. Mais tout est au dessous de sa beauté parfaite : Ma Muse en ce trauail est timide et muette, l'admire les effects de cet œil mon vainqueur Qui me glace la veine et m'échauffe le cœur. Toujours le premier mot a ma plume arrestee, le I'ay mille fois prise, et mille fois quittée, Mon iugement s'égare en ses moindres appas, l'écriray toutefois, mais ne t'éloigne pas.
J'attendray cependant en ce lieu frais et proche. Mais voy si tu n'as point quelques vers en ta poche, le me diuertiray par ce doux entretien, le ne puis estimer de stile que le tien.
Celidan lit.
Rochers, effroyables desers, Où de la beauté que ie sers
PASTORALE. 3q
le fais des plaintes inutiles, Mon mal prés d'elle a toujours er.ipiré, Et vos sablons ne sont pas si stériles
Que mon mal est désespéré.
Aies esprits sont tous lauguissans ,
Mes foibles et timides sens
N'ont plus de clarté ny de force, Et mon malheur est sa?is comparaison , Depuis qu'Amour a semé le diuorce
Entre mon Ame et ma Raison.
Tous remèdes sont superflus ,
Et rien ne me console plus
Au fort d'vne douleur si grande, Si dans mon mal i'ay quelque reconfort, Absolument il faut que ie l'attende
D'Amarillis ou de la mort.
Mais ie crains qu'après mon trépas
Au milieu des Ombres là bas
Son Amour encor me poursuiue ; Objet Céleste, au iugement de tous, Soit que ie meure, ou bien soit que ie viue,
le veux toujours brûler pour vous.
Que ces vers sont coulants , ô l'admirable veine , Il en a déjà fait plus de vingt d'vne haleine ,
40 AMARILLIS,
As-tu bien réussi?
PHILIDAS.
Jamais pauure rhimeur N'eut tant d'ambition, et moins de bonne humeur, l'ay fait ce peu de vers depuis que ie trauaille, Escoute si i'ay rien imaginé qui vaille.