‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 54 sur 98 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

DAPHNÉ, AMARILLIS.

DAPHNÉ

VOus ne méprisez plus Tamour ny son enfance; le ne vous entens plus deffier sa puissance. Vous aymez à resver, ce visage est changé, Je m'abuse, ma sœur, ou l'Amour s'est vangc; Et ne se fiant pas au pouuoir de ses charmes, Cleonte son second a pris pour luy les armes.

AMARILLIS.

Je ne vous entens plus estimer vos liens, Celidan n'a plus part en tous vos entretiens, Vostre humeur chaque iour deuient plus solitaire, le m'abuse, ma sœur, ou cette amour s'altère, Et l'humeur de Cleonte a de certains appas, Qui, si vous rauoiiez, ne vous déplaisent pas.

DAPHNÉ

Il plaist à tout le monde.

AMARILLIS.

Il faut donc qu'il me plaise.

Mais, ne craignez-vous plus ce tyran de nostre aise, Cet aueugle Démon, ce poison des esprits, Dont les fausses douceurs vous estoient à mépris?

AMARILLIS.

Le craignez-vous, ma sœur?

DAPHNÉ

l'ay franchy cet orage.

AMARILLIS.

Pour le franchir de mesme ay-je moins de courage? Dois-Je auoir en horreur ce que vous approuuez? Et ne pourray-je pas tout ce que vous pouuez?

DAPHNÉ

Pourquoy donc mille Amans, qui vous ont tant aimée, N'ont-ils rien profité?

AMARILLIS.

Vous m'en aucz blâmée,

86 AMARILLIS,

Vous me peigniez l'Amour plein d'appas et d'attrais, le vous croy maintenant, et ie cède à ses trais.

DAPHNÉ

Ainsi Cleonte enfin a vostre ame touchée. Son mérite vous plaist?

AMARILLIS.

En estes-vous fâchée?

Au moins ce choix est iuste, et mon cœur enflamc N'en quitte point vn autre, après l'auoir aymé. le n'ay point d'autre Amant dont la flame fidelle De ma première amour doiue estre le modelle; le n'ay point engage mes inclinations.

Le choix est libre encor à mes affections.

DAPHNÉ

rapprouue ce dessein, et pense que vostre ame Ne se peut ennuyer d'vne si belle flame, l'estime comme vous ses rares qualitez.

AMARILLIS.

Vous les estimez tant, que vous les ressentez.

DAPHNE

Non pas fort.

AMARILLIS.

Plus que moy.

DAPHNE

Faurois beaucoup d'affaires.

AMARILLIS.

Vous en auez aussi plus que les ordinaires, Vous considérez trop toutes mes actions. Et vous m'importunez de trop de questions, Pourquoy m'espiez-vous?

DAPHNE

O la folle créance! Voyez combien l'Amour cause de deffiance, Mais ne vous plaignez point, ie vous laisse en ce lieu. Et ne vous suiuray plus.

AMARILLIS.

Vous m'obligez. Adieu.

Estant seule.

Elle a beau se contraindre, on void en son visage De sa nouuelle flame vn trop clair tesmoignage,

88 AMARILLIS,

Depuis que cet Amant s'est fait voir en ces lieux, Celidan l'importune, et despîaist à ses yeux, Elle ne peut cacher le soucy qui la touche. Son cœur à tous momens est trahi par sa bouche, Et tant de questions font assez présumer Le déplaisir qu'elle a de me le voir aymer.

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