CLI MANTE
DAPHNÉ
Que l'arrache son cœur, Et que ie foule aux pieds ce superbe vainqueur.
Qu'est-ce? que voulez-vous?
DAPHNÉ
Ce que ie veux, infâme?
Laissez, donnez ce fer, ou m'en arrachez l'Ame, Mon affront vous plaist-il, et me déniez-vous Le moyen d'alléger vn si triste couroux?
ii6 . AMARILLÎS,
CLEONTE.
Quoy vous? est-ce vn affront que mon indifférence? Qu'est-ce qu'vn inconnu doit à vostre espérance? Doy-Je aimer à la fois mille ieuncs bcautez Dont mes yeux sans dessein forcent les libertez? Esperez-vous l'effect de mes vaines promesses? Voulez-vous qu'vn seul homme épouse cent Maîtresses?
TVRENE.
Dieux ! qu'elle sçait bien feindre !
AMARILLIS.
Ah ! ma sœur ! c'est assez, A voir de vains discours vos désirs trauersez, Cleonte vous adore, et quoy qu'il dissimule, L'effet vous prouucra le beau feu qui le brûle; L'honneur de vos baisers est son bien le pins doux. Et cette mesme nuict il couche auecque vous.
DAPHNÉ
Ce qui vous seroit bon , ne l'offrez point à d'autres, Et ne préférez point mes interests aux vostres.
AMARILLIS.
Quoy vos feux sont esteints? et vos fers sont vsez?
le l'accepteray donc si vous le refusez;
Çà! prenons cent baisers sur cette belle bouche,
le suis à vous, Cleonte, et vous offre ma couche.
DAPHNÉ
Elle a perdu l'esprit! Dieux! qu'est-ce que i'entends?
AMARILLIS.
Je parle tout de bon.
TYRENE.
O le doux passe-temps!
CLEONTE.
Madame, i'ayme aussi cette rare merueille, Et pour vos deux beautez mon ardeur est pareille, Vous deuez toutes deux accorder à mes maux De pareilles faueurs, et des plaisirs égaux.
DAPHNÉ
Que dit cet insensé?
LISIMENE.
Dites cette insensée, Reconnoissez Terreur dont vostre ame est blessée. Ce caualier est fille, et ce soir mesmement Pourroit auecque vous coucher innocemment.
ii8 AMARILLIS,
DAPHNÉ
O Dieux! ie doute icy si ie voy la lumière?
Jl se faut consoler, i'ay failli la première, Pour le mesme que vous nous Tauons estimé, Certes vn tel Amant pouuoit bien estre aymé; Vne faute si belle est toujours pardonnable,
DAPHNÉ
le suis toute confuse! ô l'erreur agréable!
Excuse, Celidan, mon infidélité,
Ou bien de cette offence accuse sa beauté.
CELIDAN.
le rentre en ma prison sans en auoir de honte.
TYRENE.
Pour moy tous mes desseins retournent à Cleonte, le ne troubleray plus vostre contentement; le ne passeray plus pour importun Amant; Mon cœur a pour Belise vne ardeur sans pareille, Me pardonnez-vous pas, adorable merueille? Nos parens là dessus nous donneront conseil.
LISIMENE.
Et bien esperiez-vous vn changement pareil?
PHILID.AS.
le vanteray par tout vostre feinte agréable.
CELIDAN.
Lignon n'en a point veu qui luy soit comparable.
Puisque ce doux effet nous comble de plaisirs,
Et que nostre bonheur esgale nos désirs,
Afin de couronner tant d'amoureux misteres,
Il faut, heureux Bergers, il faut, belles Bergères,
Sur les Autels d'hymen, demain, au poinct du iour,
De cet euenement rendre grâce à l'amour.
Fin du cinquiesme Acte.
Extraict du Priuilege du Roy.
Yyy^ grâce et priuilege du Roy donné à Roye, en datte du ■*• dernier Septembre, i636. Et Signé, par le Roy en son Conseil, De Monceaux. Il est permis à Antoine de Sommauille Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer, vendre et distribuer vne pièce de Théâtre, de la composition du Sieur De Rotrou, intitulée Lr^ Cclimcue , durant le temps et espace de sept ans, à compter du iour qu'elle sera acheuée d'imprimer. Et défenses sont faites à tous Imprimeurs, Libraires et autres, de contrefaire ladite pièce, ny en vendre ou exposer en vente de contrefaite, à peine de trois mil liures d'amende, et de tous ses despens, dommages et interests, ainsi qu'il est plus amplement porté par lesdites Lettres, qui sont en vertu du présent extrait tenues pour bien et deuëment signifiées, à ce qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance.
Ledit Sommauille a associé au Priuilege cy dessus Augustin Courbé, aussi Marchand Libraire, pour moitié, suiuant l'accord à cet effet fait entr'cux.
Acheué d'imprimer pour la première fois le i o Mars i653.
Les Exemplaires ont esté fournis.
Notice sur Aniarillis
Avant de chercher quelle est, dans l'œuvre commune de Rotrou et de Tristan, la part revenant à notre poète, jetons d'abord un rapide coup d'œil sur les diverses éditions d'Amaryllis.
Le texte, tel que je l'ai établi, est la reproduction fidèle de l'édition de i65'3. Il existe, à la Bibliothèque nationale, une autre édition in-12, imprimée à Rouen et mise en vente à Paris, chez Guillaume de Luyne, en i66i ; elle ne contient ni Privilège, ni Achevé d'imprimer. D'après M. Bernardin, une phrase assez embarrassée de Mouhy [Journal du Th.fr., t. VII, Dicî. des Pièces, p. 81 — Bibl. nat., manuscr., f. fr., ï\° 9235) semblerait indiquer qu'il existe une autre édition in-12 d'Amaryllis, chez Antoine de Sommaville et Augustin
Courbé. Enfin, Brunet indique, à Tarticle Rotrou, une jolie petite édition in- 12 de « VAmarrllis, pastorale de Rotrou, l'ouxte la copie impr. à Paris chez Antoine de Sommaviile, 1654 », qui serait sortie des presses de Fr. Foppens à Bruxelles.
La fastidieuse Amaryllis est bien peu Tocuvre de Tristan et beaucoup plus celle de Rotrou. Mais, cependant, des scènes entières, de nombreux vers remaniés appartiennent à notre poète. Il fallait donc, pour ne pas donner un ouvrage incomplet, imprimer cette pièce à la suite de son théâtre.
M. Bernardin qui, avec une amabilité charmante, m'a autorisé à reproduire ici de très intéressantes pages du chapitre qu'il a consacré à Amaryllis , dans son bel ouvrage sur Tristan, va nous dire ce qu'il faut penser des passages qui peuvent, en toute sûreté, être attribués à Fauteur de Mariamne.
« S'il y avait une pièce de Rotrou qui méritât peu l'honneur d'un rajeunissement et d'une reprise, c'était bien la Célimène, imbroglio vulgaire, sans étude de caractères et sans peinture de mœurs; pour juger de la nature et de la qualité de l'œuvre, il suffit de lire la courte, mais exacte analysequ'en adonnée Viollet-le-Duc dans son édition des Œuvres de Jean Rotrou ' (1820) :