LE CAPITAINE DES GARDES
Ariste, parlez mieux, ou gardez le silence.
LE ROY
Il faut tout excuser de son ressentiment; Ayant perdu sa fille il perd le iugement. Mais qui seroit l'Autheur de cette mort soudaine? Possible ce papier nous ostera de peine.
Roselie à son père, au poinct de son depa?'t. Il me semble à propos de le lire à l'écart.
« Autheur de ma naissance, Esprit sçavant et sage Qui preuistes si bien nos malheurs obstinez; En cette extrémité ie vais mettre en vsage Les généreux conseils que vous m'auez donnez.
Consolez-vous dVii mal qui n'a point de remède, Et ne murmurez pas contre vn Arrest des Cieux; Mon cœur les imploroit alors que Palamede M'a porté le poison qui va clore mes yeux.
le croirois le respect qui veut que ie diffère lusqu'à vostre retour ce glorieux effort; Mais l'objet des soupirs et des pleurs d'vn bon père M'auroit plus fait souffrir que le coup de la mort.
O prodige odieux! ô crime épouuentable!
En croiray-ie la morte, est-il bien véritable? Deux de mes Officiers l'honneur de mon Estât Ont part également à ce lasche attentat? Poussez d'vne cruelle et dVne aueugle rage Son père et Palamede ont produit cet ouurage. Pour l'accomplissement de cet acte inhumain L'vn donna son conseil, l'autre presta sa main. L'vn poussé d'vne humeur altiere et glorieuse Et l'autre d'vne ardeur ialouse et furieuse.
Mais, selon le soupçon que l'en auois conceu, Palamede a changé l'ordre qu'il a receu. Ce mauuais seruiteur, ce Confident perfide Est l'Agent principal de ce grand homicide. Il a troublé des cœurs qu'il deuoit asseurer, Et m'a calomnié pour les désespérer.
Le cruel a donc fait ainsi que ces barbares Qui jaloux par excez de quelques Beautez rares
Leur seruoient bien souuent de bourreaux inhumains,
De crainte de les voir tomber en d'autres mains.
Par vne cruauté difficile à comprendre
Il m'a frustré du bien qu'il ne pouuoit prétendre.
Le Traistre a mieux aimé nous en priuer tous deux
Que de me voir tout seul parfaitement heureux.
Ah! traistre, ah! scélérat, ah! maudite vipère,
Tu te prens à celuy qui t'a serui de père?
Donc en cet attentat ton infidélité
Viole icy les droicts de l'hospitalité?
Ton ame criminelle en choquant ma puissance Fait voir ta perfidie et ta mecognoissance. Mais ie suis fort trompé si ie n'ay la raison De ton ingratitude et de ta trahison.
Timon, va de ce pas arrester Palamede.
Mais de peur que le peuple accourust à son ayde, Ou ceux de nostre garde engagez à l'aimer Par les profusions dont il sçait les charmer : Il faudra s'y conduire auec beaucoup d'adresse, Dy-luy donc qu'vne affaire importante me presse, Qu'vn Courier de ma part doit partir auiourd'huy , Que ie fais la despeche où i'ay besoin de luy. lusque dans le Palais conduy-le sans escorte Et le fais seurement inuestir à la porte. Qu'on l'enferme en la Tour, c'est encore vn honneur Qu'il faut faire par force à cet empoisonneur.
Ame ingrate et cruelle, ame lasche et mal née, Abandonnée au crime, aux tourmens destinée.
Monstre qu'vne Furie auoit produit au iour, Ma hayne t'apprendra quelle estoit mon amour. Mon penser te prépare vn million de gesnes : l'ay pour toy dans Tesprit vn Enfer plein de peines. Mille nouueaux tourmens appliquez à ton corps Te feront s'il se peut mourir de mille morts. Mais il n'a qu'vne vie, après cette insolence Pour seruir de matière au feu de ma vengeance. Qu'il donne peu de prise à mon iuste couroux, Apres m'auoir porté de si sensibles coups! Pourquoy n'est-il Seigneur d'vne Prouince entière Pour donner à ma rage vn peu plus de matière? Il verroit à sa mort ses Estats désolez, Ses peuples déconfits et ses trésors volez; Ses plus belles Citez seroient mes feux de ioye Auant que des bourreaux luy-mesme fust la proye : Et voyant dissiper ce qu'il auroit aymé, Auant que d'estre esteint il seroit consumé.
Que n'est-il pour le moins vn père de famille Pour voir brusler son fils, pour voir noyer sa fille, Et pour voir ressentir à toute sa Maison Combien ie suis sensible à cette trahison.
Le Tigre a satisfait à sa ialouse enuie. Il m'a donné cent morts, et n'a rien qu'vne vie.
Et toy, père cruel, dénaturé vieillard, C'est vne violence où tu prens quelque part.
5o LA FOLIE DV SAGE,
Esprit hautain, crédule, et plein de deffiances, Voicy, voicy des fruits de tes impatiences. Tes aueugles soupçons ont esteint ces beaux yeux Dont l'éclat m'estoit cher plus que celuy des Cieux. Tes funestes conseils ont fermé cette bouche, Et fait de ce beau corps vne immobile souche. Courage impitoyable enuers ton propre sang Désormais dans ma Cour tu n'auras plus de rang. Ne t'imagines plus d'estre considérable Qu'autant que le peut estre vn homme inexorable : Vne ame sanguinaire, vn sujet odieux Egalement hay des hommes et des Dieux : A qui les habitans du Ciel et de la Terre Doiuent faire à iamais vne cruelle guerre. Tu meriterois bien de mourir mille fois Et qu'on t'abandonnast à la rigueur des loix. Mais pour y consentir mon amour fut trop forte, le respecte ta fille encor qu'elle soit morte. Et son secret suffrage obtient l'impunité D'vn prodige pour elle en inhumanité.
Mais bien que son respect me porte à l'indulgence , Sur peine de la vie éuite ma présence.
TRAGICOMEDIE. 5i