‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 15 sur 89 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

ARISTE. CLEOGENE.

MA fille est morte enfin; ie Tanois attendu. Son généreux courage a fait ce qu'il a deu; Elle a bien témoigné par cette belle audace L'heur de sa nourriture et l'honneur de sa race. Dans ce choix glorieux elle a fait son deuoir. De deux sortes de morts qu'il falloit receuoir, Par l'iniuste décret d'vne rigueur puissante Elle a pris la plus noble et la plus innocente. Sa réputation est encore en vigueur, Les venins ont esteint, et non poilu son cœur. Au fort de ses malheurs, vne matière noire A terminé sa vie, et non taché sa gloire. Elle n'a rien commis qu'on ne doiue loiier, Et de quoy la Vertu ne la puisse auoiier. le recognois ma fille, et sans sa mort peut-estre, l'aurois esté honteux de la plus reconnestre.

Elle n'a pour le moins manqué que de bonheur, Elle a perdu le iour, mais sauué son honneur. O beau corps! beau séjour d'vne céleste hostesse! le meurs en te voyant de ioye et de tristesse : Receuant la froideur de ce mortel poison, Tu n'as rien satisfait en moy que la Raison, Puisqu'en me dépeignant ta perte irréparable, La Nature en mon cœur se rend inconsolable. Reçoy ces tiedes pleurs dont ie te viens baigner; Que de ce poil grison ie veux accompagner.

CLEOGENE.

Seigneur, moderez-vous.

ARISTE

o malheur incroyable!

CLEOGENE.

Ne regardez point tant cet objet pitoyable.

Que ie l'embrasse encor.

CLEOGENE.

Seigneur, vous ferez mieux Si vous en destournez et vos pas et vos yeux.

ARISTE

Bien donc : mais dans Texcez de cette viue attainte Laisse-moy pour le moins Fvsage de la plainte, Et donne ordre qu'après ce coup infortuné le puisse souspirer sans estre importuné.

SOus quel Astre cruel ay-je receu la vie Pour me la voir de honte ou de douleur rauie? Quels Dieux ay-je offensez auecque tant d'excez Qui donnent à mes vœux de si mauuais succez? Quelle Estoille maligne influant les misères. Et meslant du poison dans les choses prospères : A changé si soudain l'estat de mon bonheur. Me rauissant le bien, le crédit et l'honneur? le ne puis raisonner parmy tant de disgrâces : Toutesfois, de mon sort suiuons vn peu les traces. Les brillans feux du Ciel lorsque ie viens au iour Ont moins en leur aspect de haine que d'amour, La Nature est en mov puissante et vigoureuse, Au iugement de tous mon enfance est heureuse.

On m'esleue, on m'enseigne, et d'vn soin curieux

On me nourrit tousiours en la crainte des Dieux!

Taprens heureusement les Arts et les Sciences,

On pratique pour moy de grandes Aliances;

Le soin de mes parens me donne vne moitié

Digne de mon estime et de mon amitié.

le n'ay de nostre amour qu'vne fille pour gage :

Mais quoy! c'est vne fille et fort belle et fort sage;

Et sur cette héritière auec iuste raison

le puis fonder Tespoir de l'heur de ma Maison.

Pour la combler bien-tost de richesse et de gloire; l'entre aux Conseils d'vn Roy l'ornement de l'Histoire. C^ui, maintenant le lustre et la vigueur des Lois, Pratique dignement la science des Rois, le quitte mon repos pour suiure sa fortune, le prens ses interests d'vne ardeur non commune : L'honneur de bien agir est mon ambition, Exempte de foiblesse et de corruption, le le sers auec foy , diligence et courage , Et ie preten beaucoup d'vn Monarque si sage.

Toutefois quand il dit qu'il me fera du bien. Lors que i'espere tout et que ie ne crains rien, Ce Monarque équitable inaccessible au vice. De naturel clément et qui hait Tiniustice; Luy, que toute la terre estime vn si bon Roy, Dénient cruel, injuste, et violent pour moy :

Vne illicite ardeur, contre toute apparence, Allumant ses désirs esteint mon espérance; Ses effrénés transports ne me respectent pas, L'injuste ayme ma fille, il cause son trespas : Et veut mesme accabler, en m'en disant coupable, D'vn indigne reproche vn père misérable.

Par quel desreglement suis-je persécuté Auec tant d'iniustice et tant de cruauté? Il n'est rien d'ordinaire en cette destinée, Et ma raison timide en demeure estonnée.

Mais quoy? i'ay des garants de ces oppressions, l'ay pris contre le sort de bonnes Cautions.

// vient à ses Liures.

Esprits dont la doctrine en erreurs si féconde. S'est acquis tant de gloire en trompant tout le monde, Nous donnant la Vertu pour vn souuerain bien : Que determinez-vous d'vn sort tel que le mien?

Ah! voici ces Docteurs de qui l'erreur nous flate : Aristote, Platon, Solon. Bias, Socrate, Pytaque, Periandre, et le vieux Samien , Xenophane, et Denis le Babilonien.

Reuisitons vn peu cette troupe sçauante, Gnyde, Eudoxe, Epicarme, Alcidame et Cleanthe, Democrite, Thaïes d'vn immortel renom, Possidoine, Caliphe, Antistene et Zenon; Consultons Xenocrate et consultons encore Pherecide, Ariston, Timée, Anaxagore,

Chrisipe, Polemon, le docte Agrigentin, Clytomaque, Architas, Anaxarque et Plotin. Reconfrontons encor tous ces Autheurs de marque, Aristipe, Seneque, Epictete et Plutarque.

Et bien, sages Docteurs, et bien, sçauants Esprits, Célèbres Artisans du piège où ie suis pris; En mes afflictions ie vous prens à partie. Et c'est contre vous seuls que i'ay ma garantie. Vous auez asseuré qu'en suiuant la Vertu lamais l'homme de bien ne se treuue abatu : Qu'il est aux accidens vn Cube inesbranlable, Tousiours en mesme assiette et de face semblable : Que l'heur et le malheur, que le bien et le mal. Et tous euenemens treuuent tousiours égal. Qu'il est dans l'embarras des changemens du monde De mesme qu'vn Rocher dans le milieu de l'onde : Que le couroux du Ciel a beau persécuter, Contre qui la Fortune en vain ose lutter : De qui pour la Tempeste et les cruels orages, Les injustes mespris, les pertes, les outrages. Le feu céleste et pur n'est iamais amorti : Vous l'auez soustenu, Vous en auez menti.

Efîrontez Imposteurs, allez, ie vous deffie De me faire auoiier vostre Philosophie : Vous m'auez abusé de discours superflus. Changez de sentimens ou ne vous montrés plus.

CLEOGENE ,

ramassant les Liures.

O Gieux! la cruauté d'vne attainte si rude, Altère cet esprit affoibly par l'estude , Pressé de la douleur qui luy trouble le sens ; II punit de ses maux des Sujets innocens.

Fin du troisiesme Acte.

ARGVMENT DV

QVATRIESME ACTE.

I . H 7' N Médecin accompagne vn Operateur à l'apartement d'Ariste pour l'auertir que sa fille n'a pris qu'vne potion dormitiue au lieu de poison. 2. Cet homme que l'amas des Sciences auoit fait passer pour sage; et dont vn imaginaire malheur auoit troublé le iugement, estalle en cette rencontre toutes les images que sa mémoire luy peut fournir, et fait montre en ce lieu d'vne sçauante folie. 3. Le Roy de Sardaigne médite sur la perte de sa Maistresse ; et sur la vengeance qu'il veut prendre de Palamede, 4. Son Capitaine des Gardes qui le vient d'arrester luy fait le récit de sa Capture. 5 . Le Roy voyant passer le Criminel, le veut conuaincre d'ingratitude, et prest à l'enuoyer sur l'échafaut, aprend que Roselie n'est point morte : ce qui luy fait sursoir le iugement.

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