‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 16 sur 89 · L OPERATEUR · texte numérisé non relu

L OPERATEUR

Avançons promptement, i'apprehende qu'Ariste N'abandonne leurs corps à quelque Anatomiste, Les voulant embaumer le malheur seroit tel, Qu'il y commenceroit par quelque coup mortel , Et nous pourrions ainsi porter la pénitence De nos retardemens et de sa diligence.

LE MEDECIN

Il en est du mestier adroits iusqu'à ce point Que d'vn coup de rasoir ils n'y manqueroient point. Quelqu'vn sort du logis qui semble nous attendre; Qui va là?

6o LA FOLIE DV SAGE,

ARISTE

Qui ie suis? ie m'en vais te l'apprendre : Vn sujet merveilleux fait d'vne ame et d'vn corps, Vn Pourceau par dedans, vn Singe par dehors : Vn Chef-d'œuure de terre, vn miracle visible, Vn animal parlant, raisonnable et risible; Vn petit Vniuers en qui les Elemens Aportent mille maux et mille changements; Vne belle, superbe et fresle Architecture, Qui doit son ordonnance aux mains de la Nature, Où des os tenans place et de pierre et de bois. Forment les fondements, le faiste et le parois. Vn mixte composé de lumière et de fange. Où s'attachent sans fin le blasme ou la louange. Vn Vaisseau plain d'esprits et plain de mouuemens, Reuestu de tendons, de nerfs, de ligamens. De cuir, de chair, de sang, de moùelle et de graisse, Qui se mine à toute heure et se destruit sans cesse, Où l'ame se retire et fait ses fonctions. S'imprime les vertus, ou trempe aux passions : A qui tousiours les Sens, ses messagers volages. Des objets recognus raportent les images.

TRAGICOMEDIE. 6i

LE MEDECIN

Mais, Seigneur,

ARISTE

Vn joiiet de la mort et du temps.

Du froid, de la chaleur, du foudre et des Autans, Et sur qui la Fortune establit son Empire Tandis qu'il peut soufler iusqu'à ce qu'il expire.

LE MEDECIN

Seigneur,

ARISTE

Sur ce sujet te voila contenté :

LE MEDECIN

Ouy,

ARISTE

Di moy donc aussi quelle est ta qualité?

LE MEDECIN

Moy? ie suis Médecin, au moins l'en fais l'office; Et ie viens vous treuuer pour vous rendre vn seruice. Ce qui me fait si tard chercher vostre Maison.

ARISTE

Toy, Médecin? J'en doute auec quelque raison :

Que te proposes-tu pour guérir vn Malade,

Ou les Loix d'Hippocrate, ou Fart d'Asclepiade?

Te sers-tu de saignée ou bien de vomitifs?

Vses-tu de Diette ou bien de Purgatifs?

Quand tu bannis d'vn corps la chaleur estrangere ,

Est-ce par son semblable ou bien par son contraire?

Regardes-tu du Ciel le diuers mouuement?

Obserues-tu l'vrine ou le poulx seulement?

Es-tu rationnel, ou bien simple Empirique?

As-tu la Théorie, ou la seule Pratique?

Sçais-tu bien augmenter les effets généraux

Des pierres, des métaux, des sels, des minéraux.

Des herbes et des fleurs, des fruits et des racines,

Des gommes, des liqueurs, des sucs et des raisinés?

Composer des Topics, faire les potions,

Trochisques, purgatifs, poudres, confections,

Electuaires, locs de diuerses matières,

Epithemes, syrops, pillules ethieres?

Entends-tu l'Arabesque? as-tu leu le Zoar, Geber, Haly, Rhasis, Alquinde, Albumasar, Auicenne, Auerroës, Algazel, Albucate, Et tous ces grands Autheurs dont ton bel Art se flate.

Sçais-tu comme appliquant l'Agent au Patient, En escarrant vn nombre, et le multipliant,

On monte par degrez iusqu'aux Intelligences? On attire ici bas les plus hautes puissances?

As-tu quelque secret qui soit particulier? Dis-moy, le Beresith t'est-il fort familier? Lis-tu le Mercana? sçais-tu l'Arithmentie? N'es-tu point auancé dans la Theomentie Qui fait diuinement ses opérations Obtenant de là-haut des reuelations?

Sçais-tu l'analogie et l'ordre des trois Mondes? La matière première et les causes secondes? Et me dirois-tu bien l'origine d'oii sort Le soufle de la vie et celuy de la mort?

Sçais-tu par quels canaux les diuines Puissances S'escoulent iusqu'à nous parmy les influences? Ces Torrens infinis des bénédictions, Ce concours merueilleux des Emanations?

Cognoy-tu cet Esprit vniuersel du Monde, Qui pénètre dans l'air, dans la terre et dans l'onde? Cet Esprit gênerai en vertu sans pareil Dont la bonté Diuine a remply le Soleil? Cette vnion de Sel, de Soufre et de Mercure, Qui maintient tous les corps qui sont en la Nature? As-tu quelque secret qui la peust dégager Du feu non naturel, de l'humide estranger, Et du sel corrosif, qui luy faisans la guerre Destruisent tous les corps qui viuent sur la terre?

LE MEDECIN

Seigneur, îe sçay de plus ressusciter les morts.

ARISTE

Quoy? tu sçais r'appeler les âmes dans les corps?

LE MEDECIN

l'en viens faire chez vous l'heureuse expérience.

ARISTE

O secret admirable! ô diuine science!

Si tu n'es pas menteur, il faut que les mortels

Esleuent ton Image au dessus des Autels;

Donc vn sujet esteint, par ta solicitude

De la priuation retourne à l'habitude?

Les Esprits par ton art des enfers suscitez.

Reprennent de nouueau les corps qu'ils ont quitez?

En vn mort pasle et froid qu'on enferme en la bière

Tu réunis encor la forme à la matière?

C'est où l'on n'a point creu de possibilité,

A moins que d'vn effort de la Diuinité.

Mais par quelques raisons establis ta créance;

Dy-moy donc, l'ame est-elle accident ou substance?

Resulte-t'elle point du seul tempérament?

Est-ce vne portion des feux du Firmament?

Pitagore et Platon l'ont-ils bien définie

Quand ils l'ont appellée vn nombre, vne armonie?

Est-ce vn air pur et chaud par le cœur tempéré; Diffus par tout le corps et par tout attiré? Est-elle de nature ou simple ou composée? Est-ce vne flame aqueuse, vue terre embrasée? Est-ce vn Esprit subtil et plain d'agilité? Est-ce vne Enthelechie? est-ce vne qualité? N'aurois-tu point aussi la ceruelle infectée De quelque opinion absurde et rejettée?

LE MEDECIN

Seigneur, sans perdre temps en définitions le vous le feray voir par démonstrations.

ARISTE

Suy-moy donc là dedans pour en faire vne preuue Qui puisse soulager la peine où ie me treuue.

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