CANOPE. ARISTE
LE ROY
DElices de mes yeux, belle ressuscitée, Vous brauez vue mort par miracle euitée : Mais si vostre bonté ne prend pitié de moy le suis en grand danger de tomber sous sa loy. le suis touché dVn mal incurable à tout autre, le languis dVn poison plus mortel que le vostre. Mais voyez si Tennui fait tort aux grands esprits, Quand ils perdent des biens qui sont de vostre prix; Vostre Père a perdu tout à fait la mémoire, le vous dis son défaut, mais c'est à vostre gloire.
ROSELIE.
Luy, Sire, nullement.
LE ROY
Il ne se souuient pas Que personne ait voulu vous donner le trespas,
C'est pour luy, comme il semble, vne chose incognuë.
ROSELIE.
C'est vne chose aussi qui n'est point auenuë.
Mais Palamede enfin vous donna le poison; Ce qu'Ariste dénie.
ROSELIE.
Il a grande raison.
LE ROY
Voici qui me remplit de crainte et de merueille; Quoy? seriez-vous tombée en vne erreur pareille?
ROSELIE.
Ce n'est point vne erreur, c'est vne vérité Dont on peut s'esclaircir auec facilité.
LE ROY
Quoy? démentirez-vous vostre propre escriture Qui semble clairement marquer cette auanture? Vous la cognoistrez bien, Madame, la voicy.
ROSELIE.
Sire, dessus ce point vous serez esclaircy.
Ce terme est équivoque, et vous allez cognaistre Que Palamede enfin n'est ny meschant ny traistrc.
LE ROY
Faite le voir, Madame, et ie seray rauy
Qu'il se trouue innocent et qu'il m'ait bien serui.
ROSELIE.
Lors que ie le chargeois du poison dans ma plainte, C'estoit comme porteur des suiets de ma plainte, C'estoit comme l'Autheur d'vn funeste discours Qui m'alloit obliger à terminer mes iours.
LE ROY
Quel estrange discours vous a-t'il peu produire Qui vous ait peu porter iusques à vous destruire?
ROSELIE.
J'auois veu le matin mon Père espouuanté
D'vn changement d'esprit en vostre Majesté,
le sçauois qu'on brassoit vne grande entreprise.
Où sans sçauoir comment ie me trouuois comprise;
Alors que Palamede auecque vos escrits
Et vos ordres pressants vint troubler mes esprits.
LE ROY
Vous faisant de ma part cet amoureux message,
Le meschant fit passer mes soins pour vn outrage?
D'vn artifice noir déguisa mes desseins,
Vous donnant de l'horreur des pensers les plus saincts?
ROSELIE.
Au contraire, en Couronne il déguisa ma chaisne,
M'offrant de vostre part la qualité de Reine,
Et si i'auois suiuy son dangereux conseil
Le Palais m'auroit veuë en vn grand appareil.
Voila de ces trois mots la glose véritable,
Palamede en cela n'est nullement coupable.
LE ROY
Ah! Madame, dés-là ie le tiens innocent. Et partage auec luy les peines qu'il ressent : Mais sçachons le surplus de vostre destinée Et quelles mains encor vous ont empoisonnée.
ROSELIE.
Canope mieux que moy vous le pourroit conter.
LE ROY
Canope, sur ce point vien donc me contenter.
Et vous, laissez-nous seuls.
CANOPE
DVne bouche ingénue, le vous diray comment la chose est auenuë : Apres que Palamede eut ainsi déclaré Les ordres qu'il auoit et se fut retiré, Madame qui Taymoit,
LE ROY
Elle aymoit Palamede?
CANOPE
Dieux! ie me suis coupée, ô malheur sans remède! le dis qu'il l'estimoit.
LE ROY
Poursui donc, ie le voy.
CANOPE
Treuua mauuais d'abord qu'il eust pris cet employ.
Et n'imaginant pas le dessein légitime,
Creut que son entremise estoit crime sur crime.
Là dessus, redoutant qu'vn amoureux transport
Employât pour sa perte vn violent effort.
Elle se résolut dés-lors de ne plus viure,
Et moy, ie fis dessein de mourir pour la suiure.
Mais nous déterminant de courir au trespas ,
Les plus communs chemins ne nous en pleurent pas
Des lacets préparez firent trembler notre ame,
Et nous eûmes horreur du fer et de la flame ;
A la fin, d'vne voix et d'vn consentement,
Dans ce commun désir de mourir doucement,
le cherchay du poison dont la froideur mortelle
Peust terminer nos iours d'vne fin moins cruelle.
Mais vn Operateur à qui ie m'addressay,
Que d'vne somme d'or d'abord i'interessay,
M'imaginant trouuer quelque ame mercenaire,
Me donna pour poison d'vn breuvage ordinaire,
Qui sans faire mourir oste le sentiment
Et n'a que la vertu d'assoupir seulement.
Depuis nous auons sceu qu'il nous a visitées,
Et de la feinte mort nous a ressuscitées,
Nous rapportant le prix dont il s'estoit chargé.
LE ROY
seul.
Canope, c'est assez, tu m'as trop obligé. Et tu disois fort bien qu'vne bouche ingénue M'alloit conter comment la chose est auenuë; Madame qui l'aymoit, c'est parler clairement. Qui la pourroit blasmer d'aucun déguisement? En voulant esclaircir les doutes de mon âme, Sa propre Confidente a dccouuert sa flame : Ce mot me fait parestre aussi clair que le iour Que tout son desespoir venoit de son amour.
Enfin tout le mystère est mis en euidence, Dont me parloit Ariste auec tant de prudence, Sa folie est fort sage, et quelque esprit blessé N'auroit peu me donner vn auis si sensé. Sa Fille est engagée autant qu'il est possible, Fen voy de tous costez quelque marque visible, Palamede luy-mesme implorant le trespas S'en montroit redeuable et ne le celoit pas : Son extrême respect me cachoit son martyre, Mais en dépit de luy sa mort le vouloit dire. Il est tout euident qu'il en estoit aimé Auant que cet objet m'eust encore charmé : Et qu'on ne sçauroit plus rompre cette harmonie Sans vser enuers eux de trop de Tyrannie, le me preparerois en troublant ces Amans Vn reproche éternel et beaucoup de tourmens. Puis que leur vnion est beaucoup auancée Il vaut mieux se résoudre à changer de pensée. Toutesfois leur destin doit dépendre de moy. Ils sont nez mes Subjets, et ie suis né leur Roy, Ils sont membres d'vn corps dont ie suis seul la teste. Ce n'est pas la raison que leur respect m'arreste. Faut-il que mon amour respecte leur douleur? Ma satisfaction doit précéder la leur : Selon l'ordre réglé que les Cieux establissent. Il faut que ie commande, il faut qu'ils obéissent. Mais sans prendre vn Conseil qui soit précipité le veux m'esclaircir mieux de cette vérité.
De peur que m'arrestant sur cette conjecture Quelque remords secret suiuist ma procédure; Que l'on appelle Ariste et Roselie aussi, Ils ne sont pas sortis.