SCENE
aVATRIESME.
PANTHEE, ARASPE, CHARIS, ROXANE.
PANTHEE.
POVR voir le plus grand Roy que le Ciel ait fait naistre , Il faut porter les yeux sur le Roy nostre maistre ; De tous ceux que Ton tient pour images des Dieux, C'est le viuant portraict qui ressemble le mieux.
TRAGEDIE. r5
Et pour voir vne Reyne en vertus sans pareille, Qu'on peut auec raison nommer vne merueille : Pour l'excellent esprit et la rare beauté II faut porter les yeux sur vostre Majesté.
PANTHEE.
Cette comparaison assez mal assortie, Blessant la vérité choque ma modestie : Cirus est vn miracle en rares qualitez Qu'on ne doit comparer qu'à des Diuinitez.
ARASPE
Madame, dans ce rang vous pourriez prendre place.
PANTHEE.
Vous voulez me flattant adoucir ma disgrâce,
C'est en continuant vos soings accoustumez,
Auec beaucoup d'esprit monstrer que vous m'aymez.
ARASPE
On ne peut rien aymer qui soit plus adorable.
PANTHEE.
De cette affection ie vous suis redeuable; Cirus n'eust peu me faire vn traitement si doux, En me donnant en garde à tout autre qu'à vous.
i6 PANTHEE,
Mais tousiours vos respects, vos soins, et vostre ad-
dresse, En desguisant mes maux consolent ma tristesse; Aucun autre des siens n'auroit eu la bonté De me laisser si libre en ma captiuité.
ARASPE
Hé! Madame, cessez.
PANTHEE.
Si i'en ay la puissance, Vous ne vous plaindrez pas de ma reconnoissance, Vous pourrez employer Abradate.
ARASPE
O grands Dieux î Que ce nom m'est fatal, et qu'il m'est odieux!
PANTHEE.
Quel accident soudain change vostre visage? C'est de quelque recheute vn asseuré présage ; Apres auoir esté malade extrêmement, Vous ne deuiez iamais sortir si promptement.
ARASPE
La mort s'en va bien tost punir mon imprudence !
PANTHEE.
Charis, qu'on le secoure, il tombe en défaillance :
le ne puis voir son mal sans en auoir pitié.
ARASPE
O traict, pour mon malheur, trop doux de la moitié î
ROXANE
Le cœur vous fait-il mal?
Roxane, c'est ma peine :
CHARIS.
le demeure auec luy, suiuez vn peu la Reyne, Et renuoyez quelqu'vn pour en auoir du soin.
ARASPE
N'en prenez pas la peine , il n'en est plus besoin : Où pourroit-on trouuer deux compagnes tidelles. Qui fussent plus que vous, ny courtoises, ny belles? Les Grâces dans le Ciel sont vn moindre ornement. Et vous ne leur cédez qu'en nombre seulement. Aussi le Sort vous mit auprès d'vne maistresse. Qu'on ne peut estimer moindre qu'vne Déesse; Que ses yeux ont d'esclat, que son visage est doux : O Dieux! qu'elle a d'appas!
CHARIS.
Elle en a trop pour vous
i8 PANTHEE,
Vn vermeillon se mesle à vostre couleur blesme, Vous pourriez bien Taymer.
ARASPE
Il est vray que ie Tayme ; Celuy qui la peut voir sans auoir de Tamour, Est indigne de voir la lumière du iour, Sous vn visage d'homme il porte vn cœur de marbre, Et n'a pas plus de sens quVn rocher ou quVn arbre.
CHARIS.
En fin vous Taymez donc, il faut le confesser?
Ouy, mais c'est d'vn amour qui ne peut l'offencer : C'est d'vne saincte ardeur, bien qu'elle soit extrême, Qui ne sera iamais nuisible qu'à moy-mesme.
CHARIS.
ï'ay regret de vous voir dans cette passion; Asseurez-vous par là de ma discrétion.
ARASPE
SMl faut que la Nature en l'air dVn beau visage, De la grandeur de l'ame exprime vn tesmoignage, Qu'on puisse du dedans iuger par le dehors, Et qu'vn Esprit bien fait n'habite qu'vn beau corps.
Charis est vne noble et diuine personne, Elle a des sentimens dignes d'vne Couronne; Et ce que la Fortune a de prosperitez Ne sçauroit esgaller ses rares qualitez.
le croy que pour tout l'or des Princes de Lydie, Vous ne commettriez pas la moindre perfidie : Que c'est sans interest lors que vous obligez. Et que vostre faueur est pour les affligez. C'est à vous seule aussi que ie fay confidence, Et de mon infortune, et de mon imprudence.
CHARIS.
Araspe pour auoir plus de contentement.
Ne vous obstinez pas d'aymer si hautement, Il faut régler son vol : car lors que l'on s'égare On a le plus souuent la fortune d'Icare, On ne peut sans péril approcher d'vn Soleil.
ARASPE
Helas! ie ne sçaurois suiure vostre conseil, Vn destin tout-puissant, vne inuincible Estoile Aux yeux de ma Raison attache vn sombre voile. le sçay bien que ie sers vne ingrate Beauté, Et qu'aymant sans espoir i'ay des feux sans clarté. Ah! le cœur me souleue en pensant à ses charmes; Permettez que ie donne vn cours libre à mes larmes,
20 PANTHEE,
Et cognoissant le mal qui cause mon trespas, En plaignant mon malheur ne le diuulguez pas.
CHARIS.
N'en ayez point de peur, ie plains vostre auanture, Et veux auecques vous cacher vostre blessure.
ARASPE
Suiuez vos sentimens;
CHARIS.
Ils sont trop généreux.
Pour me faire attacher au sort dVn malheureux. Mais a qui vous estime, il seroit désirable Que ce mal si cruel ne fust pas incurable.
Fin du premier Acte.
ARGVMENT
DV