‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 39 sur 89 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

DEVXIESME.

PANTHEE, CHARIS.

CHaris, console moy dans mes secrets tourmens, Et ne me celé point quels sont tes sentimens; Pense-tu qu^auiourd'huy mon Abradate arriue? Et s'il séjourne plus, pense-tu que ie viue?

CHARIS.

Madame, il ne sçauroit retarder plus d\n iour.

PANTHEE.

Tu dis vn iour Charis? c'est trop pour mon amour. Tu sçais qu'auec excez le Ciel me persécute Quand i'en suis séparée vne seule minutte,

Et tu me dis vn iour? Ah ! tu ne pense pas

De combien cette absence auance mon trespas,

Et qu'infailliblement il faudra que ie meure,

Si pour me consoler il ne vient dans vne heure.

O Dieux! si tu sçauois ce que c'est que d'aymer,

Quand d'vn feu légitime on se sent enflamer,

Et que la raison suit Tinstinc de la Nature;

Tu cognoistrois bien mieux la peine que i'endure.

Tu sçaurois si le Sort afflige au dernier point

Lors qu'on ayme vn objet, et qu'on ne le void point;

Et blasmerois bien fort les dures tirannies

Qui séparent les corps de deux Ames vnies.

CHARIS.

Madame, si mes vœux pouuoient estre exaucez, l'espargnerois beaucoup des pleurs que vous versez, Exempte des ennuis que le Ciel vous enuoye. Vous n'en respendriez plus si ce n'estoit de joye. Mais vostre Majesté deuroit moins s'affliger Ayant auec tant d'heur surmonté le danger : Elle offence les Dieux auec ses deffiances, Et nuit à sa santé par ses impatiences. La tristesse et la peur troublent les matelots Quand les vents mutinez font souslcuer les flots, Et que malgré leur art, les vagues orgueilleuses Font prendre à leurs vaisseaux des routes périlleuses : Mais si tost que Neptune esmeu du mauuais temps . Remet en leur deuoir ses subjets inconstans,

28 PANTHEE,

Dés lors des nauigeans qui craignoient le naufrage,

La frayeur se dissipe aussi tost que l'orage.

Vous seule hors du péril craignez le mauuais sort.

PANTHEE.

Charis, le plus souuent on fait naufrage au port : Et Taueugle fortune auecque trop d'empire, Préside sur Testât du bon-heur où i'aspire. Puis i'apprehende fort les maux que me prédit Vn songe dont Teffroy rend mon sens interdit.

Le Soleil poursuiuant la nuict aux voiles sombres, A coups de traits dorez auoit chassé les ombres ; Et les petits oyseaux que reueille Tamour Celebroient en chantant la naissance du iour Lors que ce songe affreux dont l'horreur mespouuantc Ma fait voir d'Abradate vue image viuante.

De ses vaines couleurs il me la si bien peint, Que i'ay creu voir sa taille et ses yeux et son teint. Le vray ton de sa voix a frapé mon oreille, Son visage estoit gay, sa bouche estoit vermeille, Du bien de me reuoir il rendoit grâces aux Dieux, Et son contentement se lisoit dans ses yeux. Mais comme ie goustois cette douceur extrême, le Tay veu tout à coup triste , sanglant, et blesme. Le harnois éclatant qu'il auoit endossé De mille estranges coups me sembloit tout percé;

DVne voix languissante, et dVne bouche morte, Cette ombre de mon bien m'a parlé de la sorte.

« Cesse de te flatter d'vn espoir deceuant; « Mes iours sont acheuez, ie ne suis plus viuant, < Et ton ame occupée à tant de sacrifices, « Ne peut pour mon salut rendre les Dieux propices. « Mars qui dans les combats enuioit ma valeur, « M'offrit par jalousie en victime au malheur. « Mais puis que ie suis mort auec assez de gloire, <( Fay que tousiours au moins ie viue en ta mémoire.

Lors le cœur tout transi i'ay couru l'embrasser, Mais d'vn baiser si froid il m'est venu glacer, Que par vn grand effort i'ay rompu tous ces charmes, M'éueillant en sursaut les yeux couuerts de larmes.

C'est ce qui m'inquiète, et qui me vient troubler. Qui cause mes souspirs, et qui me fais trembler : Mais Charis, que dis-tu de ce funeste songe?

CHARIS.

le dis que ce n'est rien qu'vn desplaisant mensonge.

Madame, vostre esprit s'entretient tout le iour

Des malheurs que peut craindre vne fidelle amour

Lors qu'aymant vn objet auecque violence,

On souffre pour long-temps les rigueurs de l'absence.

3o PANTHEE,

C'est la malignité de ces impressions

Qui vous a fait auoir ces noires visions :

Mais ne vous troublez point de ces tristes mensonges;

Et pour n'auoir la nuict que d'agréables songes,

Banissant la tristesse, ordonnez à vos sens

De vous entretenir d'objets diuertissans :

S'en est le vray secret :

PANTHEE.

Charis, ie te veux croire :

Mais quoy, tousiours ce songe occupe ma mémoire.

CHARIS.

Vous plaist-il de tourner vers ces arbres couuers Qui gardent la fraischeur sous leurs feuillages vers?

PANTHEE.

Allons :

CHARIS.

le voy par terre vn homme qui repose.

PANTHEE.

Il ne repose point, il escrit quelque chose.

TRAGEDIE. 3i

CHARIS.

Madame, c'est Araspe, ou mon œil me dcçoit :

Passons derrière luy : mais il nous apperçoit.

TROISIESME

PANTHEE, ARASPE, CHARIS.

PANTHEE.

QV'est-ce qu'escrit Araspe en cette solitude? ARASPE.

Madame, c'est vn lieu dont ie fais mon estude; l'y viens de composer en faueur d'vn Amant De qui la passion me touche tendrement.

32 PANTHEE,

PANTHEE.

C'est vn Amant possible absent de sa Maistresse?

ARASPE

C'est vn homme accablé de l'ennuy qui le presse; 11 adore vn objet aussi beau que le iour, Et n'a iamais osé luy dire son amour.

PANTHEE.

Sans doute ce respect le rendra plus aymable :

ARASPE

Madame, ce respect la rendu misérable, Et c'est sur ce subiet que i'ay fait vn discours, Dont les raisonnemens viennent à son secours, Representans l'ardeur de ses flames secrettes :

PANTHEE.

le vous l'ay veu tantost escrire en ces Tablettes; le ne veux pas pourtant demander à les voir.

Madame, commandez, vous auez tout pouuoir : Mais icy i'ay tracé d'vn mauuais caractère Et fort confusément, cet amoureux mystère.

Il est vray que par cœur i'ay peu le retenir.

PANTHEE.

Vous auriez trop de peine à vous en souuenir.

ARASPE

Madame, nullement : mais puis que l'Eloquence

A beaucoup d'ornemens qui sont de conséquence.

Afin que ce discours face mieux son effet,

le le vay reciter ainsi que ie I'ay fait.

Vous sçauez que pour rendre vn discours agréable,

Auec le ton de voix le geste est désirable.

Mais ie seray contraint le recitant trop bas.

PANTHEE.

Nullement, parlez haut, Charis n'escoute pas.

ARASPE

le ne celeray plus l'extrême violence

Qui paroist en mes yeux, et parle en mon silence.

Que le cours de mes pleurs vous a peu figurer.

Et dont mes longs souspirs vous doiuent asseurer.

Madame, ie vous ayme; ô Cieux! le teint vous change

A la confession de cette erreur estrange,

Et l'insolent aueu d'vn crime sans pareil ,

Pour ma confusion fait rougir vn Soleil.

34 PANTHEE,

Mais Tombre de ma mort fust-elle en ce nuage Qui trouble Pair serain de vostre beau visage, Et Tesclair que vos yeux me viennent d'enuoyer Ne fust-il allumé que pour me foudroyer.

le ne puis me desdire en ce péril extrême, le ne le puis celer, Madame, ie vous ayme, Et i'ayme mieux mourir adorant vos appas. Que me rendre immortel ne les adorant pas.

le sçay que vostre race aux Astres esleuee Void sa gloire fameuse en cent marbres grauee, Et que peu de Héros nous sont représentez Qu'on puisse comparer à ceux dont vous sortez : Ainsi mon vol hautain attend vn sort funeste, le suis comme Ixion dans le Palais céleste; N'estant rien qu'vn mortel, i'ose porter les yeux Dessus vne Beauté qui vient du sang des Dieux. Mais si de la clémence autant que du visage Vous ressemblez aux Dieux dont vous estes l'image Quelque soudain despit qui vous vienne embraser. Mon malheur trouuera dequoy vous appaiser. Vous plaindrez vn effet dont vous estes la cause. Et direz qu'en faisant ce que le Ciel impose Par la nécessité d'vn arrest tout-puissant. On peut commettre vn crime et rester innocent.

Helas! quand ie vous veids, ô bon-heur trop fragile! le viuois tout à moy, i'auois Pesprit tranquille, Et ne me proposois en cest estât heureux Ny rien de mal-aysé, ny rien de dangereux; La raison dans mon ame estendoit sa puissance. Et treuuoit en mes sens beaucoup d'obeïssance. Mais vos rares beautez ne mirent qu'vn moment A troubler la douceur de mon gouuernement ; Elles veinrent changer tout mon bon-heur en rage. Mes plaisirs en tourmens, ma bonace en orage, Et dVn des plus contans qui parussent au iour, Firent par vn prodige vn martyr de l'Amour.

le ne me rendis pas sans quelque résistance; Mon iugement s'esmeut et se mit en deffence, Opposant à ce mal qui fut désespéré , Tout ce que sçait Pesprit le plus considéré.

Mais comme dans l'enclos d'vne ville surprise Où l'ennemy prend place où la flame est éprise. Les tristes habitans que l'horreur vient troubler, En cette extrémité ne peuuent s'assembler, L'allarme vient trop tard, en vain l'on s'éuertuë, Le vainqueur est par tout qui rauage et qui tuë ; Et du peuple effrayé le plus pressant soucy, Est de sauuer sa vie en luy criant mercy.

36 PANTHEE,

Ainsi quand vostre image entra dans ma pensée. Qui par tant de beaux traits fut aussi tost forcée, La solide froideur du plus sage discours Ne luy sceut apporter quVn débile secours. Arbres vous le sçauez, tesmoignez à Madame De combien de raisons ie combatis ma flame ; Et comme sa beauté troubla mes sentimens , Et triompha tousiours de mes raisonnemens. Des pleurs que i'ay versez rendez-luy tesmoignage, Dites-Iuy de quels cris i'ay percé ce bocage : Et comme m'obstinant contre mes propres vœux, l'en ay batu ma teste et tiré mes cheueux. Dites-luy de quel soin i'ay cherché du remède Aux violents assauts du mal qui me possède; Reclamant ciel et terre en cette auersité, Et comme tout cela ne m'a point profité.

Apres ce long récit, ô belle et sage Reyne, Si ma fidelle amour mérite vostre hayne, le tiens tous mes deuoirs pour vne trahison, Et ma mort sur le champ vous en fera raison. Mais s'il faut que mon zèle excuse mon audace. Et qu'en vostre pitié ie treuue quelque place; le vous rendray seruice auec tant de respect Que iamais mon amour n'aura rien de suspect : O diuine Beauté! pourueu que ie vous voye le ne demande point de plus parfaite ioye;

le ne veux qu^obseruer vos célestes appas, le ne veux que baiser les marques de vos pas.

PANTHEE

se leiiant.

Fescoutois ce discours comme vne raillerie, Mais s'il s'adresse à moy cessez-le ie vous prie : A moy? parler d'amour? vous vous estes mespris, Mov? vous perdez le sens, reprenez vos esprits ; le serois le sujet de vos fiâmes secrettes ? Sçauez-vous qui ie suis, songez-vous qui vous estes: Quoy? vous ne respectez dans cette passion Ny mes chastes amours, ny ma condition?

ARASPE

le sçay que pour atteindre au bon-heur où i'aspire. Il faut tenir au moins les resnes d'vn Empire : Mais le deffaut d'vn sceptre est vn empeschement, Que ma fidelle amour pourroit vaincre aisément. Cirus comme il luy plaist esleue les personnes, Il dispense à son gré les fers et les couronnes. Et de tant de faueur il daigne m'honorer Que d'vn Maistre si grand ie puis tout espérer.

PANTHEE.

Comment? vn téméraire aura donc eu l'audace De me parler ainsi sans périr sur la place? Ah! ce trait insolent m'offense au dernier point, Et ie croy que Cirus ne l'approuuera point :

Il a tant de vertu qu'il m'en fera iustice, Il faut que de ce pas Charis l'en aduertisse, Charis,

CHARIS.

Que vous plaist-il Madame?

PANTHEE.

Suiuez-mov.

ARASPE

seul.

Voila donc tout le prix que remporte ma foy?

l'ay donc de tant de pleurs fait hommage à tes charmes

Pour n'en recueillir rien que des sujets de larmes.

Barbare, me traicter auec tant de rigueur?

le t'ay donc offensée en te donnant mon cœur :

C'est par là que ta hayne à ma perte s'attache,

Pour le receuoir mieux tu veux qu'on me l'arrache.

Puis qu'il ne te plaist pas de l'auoir autrement,

le le veux bien ainsi pour ton contentement.

Va rends moy criminel, contente ton enuie,

Fay qu'on m'oste à la fois, et l'honneur et la vie.

Interesse Cirus en ton inimitié.

Et me rends par ta plainte indigne de pitié.

Dis-luy que mes forfaits n'ont iamais eu d'exemples.

Que ma main sacrilège a saccagé des Temples;

Et que dans mille excès mes actes odieux.

Ont esmeu contre moy les hommes et les Dieux.

De quelque estrange fait dont ta bouche m'accuse

le n'y chercheray point de raison ny d'excuse;

Et me priuant du iour, la cholere du Roy

Me fera mille fois plus de faueur que toy :

Quand la mort m'aura mis hors de ta seruitude

l'en seray redeuable à ton ingratitude.

le t'ay donc offensée en vouant à tes yeux

Ce vif et clair rayon que i'ay receu des Cieux?

En te faisant vn don de cette Ame immortelle

Qui fut pour t'adorer à soy-mesme intidelle.

Qui laissant son bonheur pour chérir ta prison.

Se rendit indocile aux loix de la raison :

Et qui déterminé à cette erreur extresme

Vit encor plus en toy que non pas en moy-mesme?

Ce traict digne de hayne et de ressentiment,

A mérité sans doute vn cruel chastiment :

Cet affront est sanglant, cette atteinte est sensible.

Ne la pardonne point, elle est irrémissible.

Vous deuant qui son crime est si lasche et si noir,

Tesmoins de son orgueil et de mon desespoir,

Dieux! si vostre équité ne manque de puissance;

Punissez sur le champ cette mecognoissance;

A des cœurs moins ingrats vous auez fait sentir

D'vn indigne mespris vn iuste repentir;

Vous les auez cachez sous l'escorce des arbres ,

Vous en auez formé des rochers et des marbres ;

Monstrez vostre iustice à vanger mon trespas.

Ne luy pardonnez point : mais ne l'affligez pas.

40 PANTHEE,

Ou si vous Taffligez, ne faites donc répandre

Des pleurs à ses beaux yeux que sur ma triste cendre

S'il faut que ma disgrâce esmeuue vos bontez,

Agissez seulement contre ses cruautez;

Ne la transformez point en vne autre nature,

Qu'elle change d'humeur, et non pas de figure.

Mais, ô diuers transports de mes pensers errans!

O desordre confus de desseins differens !

le déteste son nom, ie la hay, ie l'abhorre,

le la fuy, ie la crains, et si ie l'ayme encore.

le sens mon feu s'esteindre, et puis se rallumer,

le ne la puis haïr, ie ne la puis aymer,

le sçay qu'elle est ingrate, et ie la treuue belle.

Qu'elle est mon ennemie, et si ie suis pour elle,

Il faut pour satisfaire à la rigueur du sort

Guérir de tant de maux par vne seule mort.

Fin du second Acte.

ARGVMENT

DV

TROISIESME ACTE

I. Panthée qui s'est plainte à Cirus du peu de respect d'Araspe, en parle encore à Charis ; qui par vn mouuement que luy donne la pitié; essaye adroitement d'excuser Araspe, et mesme déporter sa Maistresse à demander sa grâce. 2. Là dessus on luy vient dire qu'il y a vn Courrier en sa Tente qui luy apporte des nouuelles de son mary. 3. Araspe est auerty de la cholere de Cirus; mais estant désespéré de la rigueur de Panthée, il se propose d'attendre constamment la mort qui semble luy estre préparée. 4. Cirus tance Araspe, qu'il treuue résolu à perdre la vie auec ses bonnes grâces plustost que de se repentir de son Amour : Panthée arriue là-dessus, pour monstrer à Cirus vne lettre qu'elle a receuë d'Abradate, et l'auertir de sa venue. 6. Elle demande la grâce d'Araspe en faueur de ces bonnes nouuelles, et l'obtient.

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