SIXIESME
CIRVS, ARASPE, ARTABAZE.
CIRUS.
// lui parle en particulier.
Ingrate créature, Indigne de ta race et de ma nourriture , le te faisois garder vne femme de Roy, Tu luy deuois porter mesme respect qu'à moy. Dy-moy donc insolent, qui t'a donné Eaudace D'oser l'importuner sans craindre ma disgrâce?
ARASPE
Vn amy du desordre, vn infracteur de loix,
Qui trouble esgallement les Bergers et les Roys;
Amour, ce doux Tyran de tout ce qui respire,
Et qui ne cognoist rien de grand que son Empire.
Vous m'auez fait garder vne rare Beauté,
Près de qui Ton ne peut garder sa liberté;
le n'ay peu refuser mon cœur à cette belle.
Et si l'en auois mille ils seroient tous pour elle.
Les puissances du Ciel et celles des Enfers
Ne me sçauroient iamais tirer hors de ses fers,
le veux iusqu'à la mort l'adorer en mon ame.
Et dans ma cendre encore en conseruer la flame.
Si le crime est si grand d'aimer en lieu si beau,
le seray criminel iusques dans le tombeau :
Charmé de tant d'apas ie ne suis pas capable
De viure vn seul moment sans en estre coupable ,
Ne pardonnez donc point à ma témérité,
le suis attaint d'vn crime, et i'ay bien mérité
Puis que i'ay peu desplaire à ceste belle Reyne,
Que vostre affection se conuertisse en hayne.
Commandez sur le champ , qu'on termine mon son ,
Il ne m'importe pas de quel genre de mort;
En Testât où ie suis, les feux, les précipices ,
Le fer et le poison, me seront des délices,
le les tiens à faueur, et promets hautement
D'en gouster l'amertume auec rauissement.
CIRVS.
Il a perdu le sens, voyez qu'elle manie, Comme l'Amour le traite auecque tyrannie; L'estat où ie le voy me donne du regret : Mais il faut le traicter en malade indiscret, Puis qu'il nous a fait voir par vn traict si sensible , Qu'à d'importans sujets sa folie est nuisible. Comme vn morceau de fer qu'attire esgalement Cinis se leiie.
La secrette vertu de deux pierres d'aymant; Par vn contraire effort parmy l'air se balance , Tiré de deux costez de mesme violence : Ainsi sur ce sujet, mon esprit agité Vague entre la douceur et la seuerité.
Dans ses diuers pensers, se suspend en soy-mesme, Et ne se peut résoudre en cette peine extrême. Mon cœur se sent piquer d'honneur et d'amitié, L'vn esmeut mon couroux, l'autre me fait pitié; Souffrir que dans ma Cour on prenne la licence De fascher vne Reyne auec tant d'insolence , C'est passer pour barbare à la postérité, C'est manquer de sagesse et manquer de bonté. Perdre aussi ce que i'aime, et dont dés mon bas âge l'ay tousiours recognu l'esprit et le courage; Vn seruiteur ardant, vn homme plein de foy, Qui semble n'estre né que pour mourir pour moy. Abandonner Araspe, Ah ! c'est vne personne Que ie puis balancer auec vne couronne :
Tay beau délibérer en ceste occasion, le ne puis rien penser qu'à ma confusion. Mais voicy cet objet qui n'a rien de vulgaire, Excepté le défaut de ne pardonner guère : Son couroux me vient-il encor soliciter?
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