‹ ThéâtreChapitre 63 sur 96 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

PREMIERE

HERODE, SALOME, PHERORE.

HERODE

VN Démon diligent qui sans cesse regarde Les despots que le Ciel a commis à sa garde Veille pour mon salut, et me fait dissiper Les malheurs où le Sort me veut enueloper : Ce ministre céleste à toute heure m'inspire Ce qui doit résulter au bien de mon Empire, Et lors que ie me trouue au plus fort d\n danger, Il s'auance à mon aide, et me vient dégager.

'jÇi LA M ARIANE,

Il preserue ma teste, il soustient ma Couronne, Au milieu des combats son aisle m'enuironne; Et d'vn secours fatal, qui n'est point attendu. Me fait voir triomphant lors qu'on me tient perdu. Ouy, le fidèle soin qu'il a de me conduire. Me garantist tousiours lors qu'on me veut destruire, Soit par la guerre ouuerte ou par la trahison, A Rome, à la campagne, ou bien dans ma Maison. Mais i'ay nouuellement des grâces à luy rendre, Sur ce lasche attentat que vous venez d'apprendre, C'est le plus rare effect du soin qu'il a de moy, Sans luy vous n'auriez plus de frère ny de Roy, S'il n'eust point inspiré cet Officier fidelle , le me trouuois surpris d'vne embusche mortelle, L'Amour qui m'aueugloit m'auroit fait ignorer Cet autre embrazement qui m'alloit deuorer ; Et riant de ma mort, vne meschante femme, Eust partagé mon Sceptre avecque son infâme. Sans cet heureux aduis Herode estoit perdu.

SALOME.

Desia pour cet effect le piège estoit tendu.

PHERORE.

Si l'aduertissement eust tardé dauantage, Mariane eust fini son malheureux ouurage.

TRAGEDIE. -j'j

HERODE

Ah ! que ie suis piqué de ce cruel affront, Fen ay la rage au cœur comme la honte au front, Et de quelque façon que ma rigueur la traite, Jamais ma passion n'en sera satisfaite.

Cependant le désir que i'ay de me vanger, Va mettre mon Salut dans vn autre danger, le m'aigry contre moy lors que ie la menace. Ma perte est enchainée auecque sa disgrâce; le puis bien m'asseurer qu'esteignant ce flambeau, le ne verray plus rien d'aimable ny de beau; Bien que l'on me console, et qu'on me diuertisse, Mon ame en tous endroits portera son supplice, A toute heure vn remords me viendra tourmenter, Vn Vautour sans repos me viendra becqueter,

O Cieux! pourquoy faut-il qu'elle soit infidelle? Vous deuiez la former moins perfide ou moins belle, Et les traits de sa grâce, ou ceux de sa rigueur, Ne deuoient point trouuer de place dans mon cœur : le ne deuois point voir, au fort de ces misères. Mes pensers diuisez en deux partis contraires.

le voudrois que mon nom fust encor inconnu. Ne me voir point au rang où ie suis paruenu, Estre encore à monter au Temple de la Gloire, Estre encore à gagner la première victoire;

Me trouuer en Testât où i'estois en naissant, Et que ce cœur ingrat se trouuast innocent.

Ce vif ressentiment d'vne amour véritable, Agraue son offense et la rend plus coupable , Et son ingratitude est vne lascheté Pire que Thomicide et Timpudicité,

Aprenant la noirceur de cette ame infidelle, Tout le monde vous plaint et murmure contr'elle : Mais sans vous consommer en tous ces vains regrets, Il faut Poster du monde, et la raison après Vous faisant voir sa rage et son hypocrisie, Ostera ces ennuis de vostre fantaisie.

HERODE

le suis à la punir instement animé :

Mais quoy, faire périr ce que i'ay tant aimé? Pourray-je me résoudre à foudroyer vn Temple, Que i'ay tenu si cher, et qui n'a point d'exemple? Mon esprit y résiste, et se trouue estonné.

SALOME.

Respectez-vous si fort vn Temple profané? Le meurtre, Tadultere, et Tingrate arrogance N'en ont-ils pas osté toute la reuerence?

HERODE

L'adultère n'est pas trop bien vérifié, Soesme en expirant s'en est iustifié.

PHERORE.

Il a creu, le niant, auoir plus d'espérance

De receuoir de vous quelque trait de clémence.

Elle fait semblant de pleurer.

Quoy ce traict desloyal ne peut vous estonner? Vous ne l'examinez que pour le pardonner? Vous voulez que sa haine enfin se satisface. Et qu'elle vous destruise, et toute vostre race : Suiuez vos sentimens, nous les approuuons tous, Il faut bien se résoudre à périr auec vous.

PHERORE.

Vostre esprit est contraint par vn charme effroyable, De prendre contre vous ce dessein pitoyable.

HERODE

Nullement, le biais que l'y voudrois tenir, Ne la conserueroit que pour la mieux punir. En luy donnant la mort ie finis sa misère; Vne longue prison luy seroit plus seuere,

8o LAMARIANE,

Là tousiours le dépit, la honte et le regret Donneroient à son ame vn chastiment secret, A iamais sa mémoire offrant à ses pensées, Sa disgrâce présente et mes faneurs passées. Et luy représentant son crime et mon amour, La tiendront à la gesne, et la nuict, et le iour.

PHERORE.

Auec ceste pitié qui nous paroist suspecte, Vous tentez des bontez dignes qu'on les respecte : Croyez-vous qu'à iamais les desseins qu'elle fait. Pour vous priuer du iour demeurent sans effet. Et que tousiours le Ciel y mettant des obstacles, Pour vostre seureté produise des miracles? Sçachez que bien souuent ses auis négligez, Luy font abandonner ceux qu'il a protégez.

SALOME.

Puisque de vos malheurs vous aymez tant la cause , Vous ne deuiez donc pas faire esclater la chose, Ce procéder nouueau ne fait rien qu'animer Vn esprit qui, flaté, n'auoit pu vous aimer: Que ne fera-t'il point après ce grand outrage. Si mesme vos bontez ont excité sa rage?

PHERORE.

Lors que l'on veut choquer vn puissant ennemy. Il ne faut pas penser le destruire à demy ,

TRAGEDIE. 8i

En ces occasions l'indiscrette indulgence Expose nostre vie au cours de sa vengeance : Si dés lors qu'on offense on ne pardonne point, Lors qu'on est offensé Ton hait au dernier point; Et sous quelque serment qu'on se reconcilie, L'affront demeure au cœur, iamais on ne l'oublie : Hircane le parjure a pu vous l'enseigner. Ce malheureux vieillard inhabile à régner; Ce dernier deshonneur de ceste race ingrate. Qui viuoit relégué sur les bords de l'Euphrate, Et que vostre bonté par vn pieux soucy, Auecque tant d'honneur lit reuenir icy; Tous vos bons traittemens le peurent-ils distraire , Du désir de venger ses nepueux et son frère? Et si quelqu'vn des siens ne vous eust aduerty, Comme auec Malicus il formoit vn party, N'auroit-il pas enfin, d'vne embusche traistresse. Impitoyablement payé vostre tendresse?

SALOME.

Pourriez-vous conseruer sans appréhension Ce leuain de reuolte et de sédition.

Dont le cœur offensé ne pense qu'à vous nuire, Et dont le cœur outré brusle de vous destruire? S'il arriuoit qu'Auguste entrast au monument, Que le peuple veid iour à quelque changement.

Ce seroit vn prétexte à sa mutinerie,

Il viendroit de vos mains tirer ceste Furie,

On la verroit marcher auecque le flambeau,

Pour brusler le Palais, et vous mettre au Tombeau,

Quand pour vostre mal-heur ceste Erynne infernalle,

Auroit fait dans FEstat vne forte caballe.

Vous auriez du regret de voir que vous deuiez

Preuenir ces desseins lors que vous le pouuiez,

Vous vous repentiriez d'en auoir fait la faute.

Mais ce seroit trop tard.

HERODE

Bien, qu'on Toste, qu'on l'oste; Il sera nécessaire, incontinent après D'en auertir César par vn courier exprès. De crainte que l'Enuie auec ses artifices. Me rende près de luy quelques mauuais offices, Et me fasse passer, la vérité celant, Pour vn Prince ombrageux, iniuste et violant.

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