‹ ThéâtreChapitre 95 sur 96 · SABINE, LE CENTENIER, NERON · texte numérisé non relu

SABINE, LE CENTENIER, NERON

SABINE

VOicy le Centenier, et bien?

LE CENTENIER

La chose est faite.

SABINE

Quoy! nous ne verrons plus cette perle de Cour?

LE CENTENIER

le ne l'ay point laissé qu'il n'ait perdu le iour.

m8 la mort

SABINE

Qu'a dit en te voyant cet honneur de Cordouë Que Rome admire tant, que tout le monde loue?

LE CENTENIER

Mes ordres exprimez luy donnant à choisir De tout genre de mort conforme à son désir; Ce Vieillard misérable a montré quelque ioye D'y pouuoir arriuer par vne douce voye, Et des-jà pressentant comme la chose iroit, Il auoit préparé tout ce qu'il desiroit. Sa femme en a senti toute la violence; Pauline est à ses pieds tombée en deffaillance : Et dans les mouuemens d'vn si sensible ennuy A fait tous ses efforts pour mourir deuant luy.

A peine, en luy parlant, a-t'il peu s'en deffendre; A peine de ses bras a-t'il peu se desprendre : Mais enfin cognoissant que l'ordre estoit pressé, De ce fâcheux obstacle il s'est debarassé.

Nous sommes auec luy passez dans vne Chambre Où l'air qu'on respiroit n'estoit rien qu'esprit d'ambre; Ce n'estoient en ce lieu qu'ornemens précieux Dont l'éclat magnifique esbloiiissoit les yeux; Que meubles d'Orient, Chefs-d'œuures d'vne adresse Oii l'Art débat le prix auecque la richesse;

DE SENEQVE. 119

Que Miroirs enrichis et d'extrême grandeur.

SABINE

C'est mourir dans la pompe et dans la bonne odeur.

LE CENTENIER

Vn vaste Bassin d'or, où des eaux odorantes Ornoient de leur parfum mille pierres brillantes, N'y faisoit éclater vne valeur sans prix Que pour y receuoir son sang et ses esprits.

Vn de ses Affranchis, Ministre de l'Estuue, L'a fait asseoir en suite, à my corps dans la Cuue; Et retroussant ses bras au grand éclat du iour, A passé promptement le rasoir à l'entour.

Ses Amis ont pâly voyant ouurir ses veines Qui d'vne froide humeur n'estoient qu'à demy pleines : Mais ce grand Philosophe à mourir disposé, A veu courir son sang d'vn Esprit reposé. Ne s'est non plus émeu durant cette auanture Que si d'vn iour de feste il eust veu la peinture.

Amis, leur a-t'il dit, ne vous affligez pas ; La Vertu vous deffend de pleurer mon trespas : Vous n'y treuuerez rien d'indigne d'vne vie Dont les plus grands du Monde ont conceu de l'enuie. le meurs; mais c'est sans crime ainsi que sans remors Que du rang des viuans ie passe au rang des morts.

C'est vn certain Tribut qu'il faut bien que ie rende; La Nature le veut, et Néron le commande : Tous deux forment des loix qu'on ne peut violer, Et leurs Arrests sont tels qu'on n'en peut appeller. l'en subis la rigueur sans horreur et sans crainte; Ma volonté docile embrasse la contrainte. Par la douce faueur d'vn sommeil que j'attens Bien-tost César et moy serons tous deux contens : Luy de s'estre deffait d'vn Vieillard inutile, Moy de m'estre rendu dans vn heureux Asile, Où nulle oppression ne se fait endurer Où iamais l'innocent n'a lieu de soupirer, Où pour tout interest l'Esprit est insensible Et, franc de passion, goûte vn repos paisible.

SABINE

Il a creu par ces mots se mettre au rang des Dieux.

NERON

Ah! laissons-le acheuer.

LE CENTENIER

Alors leuant les yeux.

Il a dit en poussant sa voix foible et tremblante; Dans le Creux de sa main prenant de l'eau sanglante, Qu'à peine il a jettée en Tair à sa hauteur : « Voicy ce que ie t'offre. 6 Dieu Libérateur.

DE SENEQVE. 121

Dieu, dont le nouueau bruit a mon ame rauie, Dieu, qui n'es rien qu'amour, esprit, lumière et vie. Dieu de l'homme de Tharse, où ie mets mon espoir : Mon ame vient de toy, veuille la receuoir. »

A peine a-t'il finy cet estrange langage , Qu'vne pâleur mortelle a couuert son visage : Il a fermé les yeux d'vn mouuement pareil A ceux qu'on voit tomber abatus de sommeil; Et le voyant saisi d'vne glace mortelle, le suis venu soudain t'en dire la nouuelle.

SABINE

César, à ce récit tu parois tout changé : Qu'as-tu donc, dy-le nous?

NERON

le ne sçay ce que i'ay.

Tous mes sens sont troublez, et mon ame inquiette Ne peut plus se remettre en sa première assiette : le brûle de colère et frissonne d'effroy; le forcené, j'enrage, et ie ne sçay pourquoy Vne Erinne infernale à mes yeux se présente; Vn Fantôme sanglant me presse et m'espouuente. Ne voy-je pas venir des bourreaux inhumains Qui tiennent des serpens et des fouets en leurs mains?

le ne sçay qui me tient en cette horreur extresme Que ie ne m'abandonne à me perdre moy-mesme. Qui hâtera ma mort? où sont les Conjurez : Vy suis mieux résolu qu'ils n'y sont préparez. Que celuy qui soupire après mes funérailles Me déchire le sein, me perce les entrailles, Et rende ses souhaits accomplis de tout poinct.

SABINE

Que veut dire, Seigneur?

NERON

Ah ! ne me parle point.

Esloigne-toy d'icy; fuv promptement, Sabine, De peur que me colère éclate à ta ruine : O Ciel ! qui me veux mal et que ie veux brauer, Des pièges que tu tens on ne se peut sauuer : Tu prépares pour moy quelque éclat de tonnerre, Mais auant, ie perdray la moitié de la Terre.

Fin du cinquiesme et dernier Acte.

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Bibliographie et Variantes

Il n'existe, à ma connaissance, que trois éditions de La Mort de Senèque, parues successivement chez Toussaint Quinet, en 1645, 1646 et 1647, la première in-40 avec frontispice, et les deux dernières in-12.

L'édition in-40, que J'ai suivie pour l'établissement de mon texte, et qui contient xii- 122 pages, fut achevée d'imprimer le dix Janvier i6-/.5 (et non 1646, comme me l'a fait dire une inexplicable erreur dont J'éprouve un vif regret). Elle est assez incorrecte, et Tristan me paraît avoir été plutôt mal inspiré en quittant le brave libraire Augustin Courbé, près duquel il reviendra d'ailleurs, aux derniers temps de sa vie.

Quant aux deux éditions in-12, elles valent beaucoup mieux, et la comparaison que J'en ai faite avec l'édition in-40 m'a rendu de réels services, en me permettant de rétablir le sens véritable de plusieurs passages. Ces deux éditions sont loin, du reste, d'être absolument semblables l'une à l'autre, comme le croit M. Bernardin (i). Outre les différences de disposition matérielle (l'édition

(i) Un précurseur de Racine. Tristan l'Hermite. Paris, Alphonse Picard et fils, 1895. Page 45o, note 2.

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