DE L'EMPLOI DU CHOEUR
du poëte en ses créations. Il cherche le beau, l'MsîaT, quitte à se contente;; ensuite des moyens d'exécution que les circonstances lui offrent.
Il n'est point vrai, ainsi qu'on l'a trop souvent prétendu, qu'on doive s'en prendre au public du discrédit de l'art. C'est l'artiste qui, au contraire, ravale et corrompt le public, et à toutes les époques où la décadence se manifeste, c'est des artistes qu'elle vient. Il ne faut au public que du sentiment, et cette qualité, il la possède; il apporte au théâtre un appétit indéterminé, une capacité multiple. Ce qu'on ne saurait lui dénier: c'est un tact suprême à l'endroit du sens commun et de la vérité, et s'il lui arrive de se contenter par instants de mauvaises choses, il les répudiera, soyez-en bien certain, aussitôt qu'on le servira mieux selon ses pouls.
Le poëte, s'éa'P-t-on, perd son temps à râver l'idéal, le critique à juger d'après certaines lois transcendantes; dès que vous abordez les moyens d'exécution, vous trouvez que l'art est borné et repose en dernière analyse sur des nécessités. L'entrepreneur veut vivre, le comédien se produire avec avantage, le spectateur se divertir et se senlir ému. Le plaisir, voilà son unique affaire, et vous pouvez bel et bien compter sur son mécontentement, au cas où vous prétendriez, à la place de l'amusement et de la distraction qu'il se promet, lui imposoT un effort, une tension d'esprit quelconque.
Mais lorsqu'on se prend à conîiiiérerle théâtre d'un point de vue plus sérieux, on s'attache, non pas à porter atteinte à ces plaisirs du spectateur, mais à les ennoblir. Que ce soit là un jeu, j'y consens, pourvu que le jeu soit poétique. Tout art de sa nature est voué à la joie, et je ne connais pas de vocation plus élevée à la fois et plus grave que celle qui a pour but de réjouir les hommes. Le véritable art est celuilà seul qui nous procure la jouissance la plus noble, laquelle, à son tour, n'est autre que la liberté de la conscience humaine dans le jeu vivant de toutes ses facultés.
Tout homme, quel qu'il soit, demande aux arts de l'imagîSA'iion une certaine délivrance des liens de la réalité ; il
DANS LA TRAGÉDIE, 2oo
veut, autant que possible, sert^créer et donner libre champ à sa fantaisie. Celui qui prétend le moins, veut encore oublier .«es aiïaires, sa vie courante, son individu ; il veutse voir transporté au milieu d'événements extraordinaires assister aux combinaisons bizarres du destin, et s'il est de complexion plus sérieuse, rencontrer sur la scène le gouvernement moral des choses de ce monde dont il regrette dans sa vie réelle de ne point assez sentir l'influence. Ce qui ne l'empêche point de savoir au fond que tout ce qui se passe là n'est qu'un jeu, qu'à proprement parler il ne se repaît que de songes, et que lox-squ'il sortira du spectacle pour rentrer dans le monde réel, il en redeviendra la proie comme devant, car ce monde qui va de nouveau peser sur lui de tout son poids est resté ce qu'il était. Une illusion d'un instant qui s'évanouit au riSveil, ainsi se résume tout le proQt de la soirée.
Etjustement parce qu'il ne s'agit que d'une illusion passagère, faut-il qu'il y ait ici ombre de vérité, ou du moins qu'il y ait cette vraisemblance aimable qu'on met si volontiers à la place de la vérité.
Le véritable art, au contraire, ne se propose point un but si transitoire ; non content d'inspirer à l'homme un rfive fugitif de Uberté, il tend à le rendre Ubre en effet, et cela en éveillant et développant en lui une force capable de maintenir à distance du monde les sens qui l'oppriment et d'asservir la matière p r les idées.
Et c'est cette réalité, cette objectivité, termes de l'art véritable,, qui l'empêchent de se contenter d'un vrai relatif et l'amènent à bâtir son édifice idéal sur la vérité môme, sur le sol ferme et profond de la nature.
Être idéal sans cesser d'être réel dans toute l'acception du terme, quitter le terrain du positif sans cesser de vivre en parfait accord avec la nature : voilà ce que peu de gens comprennent, et ce qui rend si périlleuse à envisager toute œuvre poétique ou plastique, car ces deux conditions semblent au premier abord s'exclure l'une l'autre. 11 arrive assez crdiuairement qu'on satisfasse à l'une en sacrifiant l'autre,