DANS LA TRAGÉDIE
attentif, élargit l'âme. Cette figure gigantesque, une fois dans son tableau, le force à chausser du cothurne ses autres personnages et à dotner ainsi la véritable grandeur tragique à son ensemble. Supprimez le chœur, et le style de /a tragédie s'affaisse à l'instant, ou plutôt tout ce qui naguère paraissait énergique et fier, soudain semble exagéré et déclamatoire ; le chœur antique, si on l'introduisait dans la tragédie française, en montrerait la pauvreté et le néant, de même qu'il rendrait, sans aucun doute, à celle de Shakspeare sa significationvéritable.
Si le chœur communique la vie au langage, il met aussi le calme dans Faction, — ce calme imposant et noble, qui fait le caractère de toute œuvre d'art distinguée. Car l'âme du spectateur doit, même à travers les jeux les plus violents de la passion, garder sa pleine liberté; l'âme du spectateur ne saurait être la proie de ses impressions, et se rend au contraire un compte net et lucide des émotions qui l'affectent. Les griefs que le jugement du vulgaire articule contre le, chœur et qui consistent à soutenir que le chœur détruit l'illusion et trouble l'intérêt, ces griefs seraient au contraire à sa plus grande gloire, car à cette aveugle puissance d'émotions le véritable artiste évite de recourir, car cette illusion, il la dédaigne. Si les coups dont la tragédie nous affecte se devaient ainsi succéder sans interruption, de spectateurs actifs que nous sommes nous deviendrions entièrement passifs; nous deviendrions partie intégrante du sujet et cesserions de planer au-dessus. C'est en marquant la division des parties, c'est en intervenant avec ses calmes réflexions au milieu des passions, que le chœur nous restitue cette li-' berté qui autrement nous échapperait, emportée dans le lour])illon de nos émotions. Quant aux personnages tragiques eux-mêmes, ils ont tout à gagner à cette mesure, à ce calme, attendu que ces personnages ne sont point des êtres réel?, obéissant à l'unique impulsion du moment, des individus, mais des créations idéales représentant l'humanité dans leur espèce. La présence du chœur qui les observe et les entend comme un témoin comme un juge, du chœur qui modère