‹ ThéâtreChapitre 213 sur 286 · ISABELLE, DIEGO · texte numérisé non relu

ISABELLE, DIEGO

ISABELLE. l)iégO !

DIEGO. Qu'ordtjune ma souveraine ?

- IS.4BELLE. Fidèle serviteur, cœur loyal, approche, tu

as partagé mes inquiétudes, ma douleur, partage maintenant mon bonheur. J'ai confié à ton âme fidèle mon doux et triste secret; le moment est venu où il doit paraître à la lumière du jour. J'ai trop longtemps réprimé la puissante impulsion de la nature, tandis qu'une volonté étrangère me gouvernait. Maintenant sa voix peut s'élever librement ; aujourd'hui mon cœur sera satisfait, et cette maison longtemps déserte va rassembler tout ce qui m'est cher.

Porte donc tes pas alourdis par l'âge vers ce cloître que tu connais bien et qui me garde un précieux trésor. C'est toi, âme fidèle, qui le cachas dans ce lieu pour des jours meilleurs, qui me rendis ce triste service dans ma tristesse. Maintenant à moi ce gage précieux, à moi qui vais être heureuse ! [On entend dans le lointain sonner les trompettes.) Hâte-toi, hàle-toi, et que la joie rajeunisse ta démarche affaiblie ! J'entends le son des fanfares qui m'annoncent l'arrivée de mes fils. {Diego sort. La musique se fait entendi^e de nouveau des deux côtés opposés et semble se rapprocher.) Tout Messine est en mouvement; un bruit de voix confuses s'avance ici comme un torrent. Ce sont eux. Je sens battre avec force mon cœur de mère ; leur approche lui donne de la force et du mouvement. Ce sont eux. Ornes enfants! mes enfants!

{File sort.)

LE t.HOEUR entre.

se compose de deua dàmi-chœurs qui arrivent en même temps îur U tXzdtyi d-i deux côtés, l'un par le fond, l'autre par V avant- scène , marchent autour du théâtre et se rangent chacun d'un côté. L'un des chœurs est cotnposé de vieux chevaliers, l'autre de jeunes; ils se distinguent par des couleurs et des sig7ïes différents. Quand tous deux sont rangés, la musique se tait, et les deux coryp/iées prennent la parole.

PEEMiEfi CHŒUR. Cajetan. Je te salue avec respect.

salle splendide, royal berceau de mon maître, magnifique voûte portée par des colonnes. Que 1-e glaive repose au fond du fourreau ! Que la furie de la guerre avec sa tête chargée de serpents soit enchaînée devant cette porte ! car le seuil sacré de cette maison hospitahère est gardé par le serment, par le fils d'Erinuys, le plus redoutable des dieux de l'enfer.

LE GRAND CHŒUR. Bohemund. Mon cœur irrité se révolte dans ma poitrine ; ma main se prépare au combat, car je vois la tête de Méduse, le visage odieux de mon ennemi. A peine puis-je réprimer l'ardente agitation de mon sang. Garderai-je l'honneur de ma parole, ou ra'abandonnerai-je à ma rage? Mais je tremble devant l'invincible gardienne de ce lieu, devant la paix de Dieu.

PREMIER CHŒUR. Cojetan. Une contenance plus sage convient aux vieillards. C'est à moi qui suis calme à saluer le premier. [Au deuxième chœur.) Sois le bienvenu, toi qui partages mes sentiments fraternels, toi qui crains et honores les dieux protecteurs de ce palais. Puisque les princes se parlent avec douceur, nous voulons aussi échanger de sang-froid des paroles de paix ; car la parole aussi est bonne et salutaire. Quand je te rencontrerai en pleine campagne, le combat sanglant pourra se renouveler, et le courage se prouvera par le fer.

LE CHŒUR ENTIER. Quand je te rencontrerai en pleine campagne, le combat sanglant pourra se renouveler, et le courage se prouvera par le fer.

EREMiER CHŒUR. Bérenger. Je ne te hais pas. Non, tu n'es pas mon ennemi. Une même ville nous a enfantés, et ceux-là sont d'une race étrangère. Mais lorsque les princes se font la guerre, les serviteurs doivent donner la mort et la recevoir. Gela est dans l'ordre, cela est juste.

DEUXIÈME CHŒUR. Bokcmund. Ils doivent savoir pourquoi ils se haïssent et engagent le combat sanglant.

Quant à nous, nous combaltons pour leurs querelles. Celui-là n'est pas brave et n'est pas homme d'honneur, qui laisse mépriser son chef.

;e choeur entier. Nous combattons pour leurs querelles. Celui-là n'est pas brave et n'est pas homme d'honneur, qui laisse mépriser son chef.

UN HOMME Dc CHŒUR. Bérengev. Écoutez ce que je pensais en moi-môme, quand je m'en allais paisiblement livré à mes réflexions à travers les moissons ondoyantes. Dans la fureur du combat, nous n'avons rien prévu et rien examiné^ nous étions emportés par la chaleur du sang. Ne sont-elles pas à nous, ces moissons ? Ne '"^ont-ils pas enfants de notre soleil, ces ormeaux qu'enlace la vigne ? Ne pourrions-nous pas dans une douce jouissance passer des jours insoucieux, mener une vie gaie et légère? Pourquoi lirons-nous avec colère l'épée pour une race étrangère ? Elle n'a aucun droit sur ce sol; elle arrive, sur des vaisseaux, des rives empourprées du couchant. Nos pères (il y a bien des années) la reçurent avec hospitalité, et maintenant nous voilà soumis comme des esclaves à cette race étrangère.

UN SECOND HOMME DU CHOEUR. Mcinfred. C'est vi-ii. Nous habitons une heureuse terre sur laquelle le soleil dans son cours céleste projette toujours des rayons bienfaisants. Nous pourrions en jouir gaiement; mais elle ne peut être ni fermée ni gardée. Les flots de la mer qui l'entourent la livrent aux hardis corsaires qui croisent audacieusement sur nos côtes ; nos richesses ne lonV qu'attirer le glaive de l'étranger. Nous sommes esclaves dans notre propre demeure. Celte terre ne peut protéger ses propres enfants; les dominateurs de la terre ne naissent point dans les contrées favorisées par Cérès, par Pan, divinité pacifique ettutélaire, mais dans les lieux où le fer croît au sein des montagnes.

PREMIER cnosuR. Cajetati. Les biens de la vie sont inégalement distribués entre la race passagère des homaies. Mail la naf.ure est éternellement juste; elle nous

donne, à nous, une fécondité qui se renouvelle sam cesse, à d'autres une volonté puissante, une force irrésistible. Avec leur redoutable énergie, ils accomplissent ce que leur cœur désire : ils remplissent la terre d'un bruit terrible. Mais derrière la hauteur à laquelle ils se sont élevés est la chute profonde, retentissante. Aussi je m'applaudis de rester dans mon humble position, de me cacher dans ma faiblesse. Ces torrents impétueux formés par les grains serrés de la grêle, par les cataractes des nuages, s'avancent en mugissant, et emportent dans leurs vagues les ponts et les digues avec le fracas du tonnerre. Rien ne peut arrêter leur marche puissante, mais ils ne durent qu'un moment; la redoutable trace de leur cours va se perdre dans le sable, et on ne la reconnaît qu'à la destruction. Les conquérants étrangers viennent et s'en vont ; nous obéissons, mais nous restons. {Les poiHes du fond s'ouvrent. Dona Isabelle apparaît entité ses fils don Manuel et don César.)

LES DEUX CHOEURS. Gloire et honneur au soleil éclatant qui vient à nous ! Je m'incline avec respect devant ton visage auguste.

PREMIER CHŒUR. Cfl/V^an. La douce clarté de la lune est belle au milieu des étoiles brillantes. L'aimable majesté de la mère estbelleà côtéde laforce etdel'ardeurdeses fils. Sur la terre on en peut voir une image semblable. Dansle rang suprême qu'elle occupe, elle olfre un tableau accompli. La mère et ses fils forment la couronne d'un monde parfait. L'Église même, la divine Église, ne met rien de plus beau sur le trôno céleste, et l'art, cet enfant des dieux, n'offre oas une image plus sublime que la mère et soa Qis.

SECOND CHŒrfi. Bérenger. Elle voit avec joie sortir de ion sein un arbre florissant dont les rejetons se renouvelleront éternellement. Elle a enfanté une race qui ira aussi loin que le soleil et donnera un nom au temps fugitif. Les peuples se dispersent, les noms s'é-

teignent, \e sombre oubli élend ses ailes noires sur loules les races ; mais à l'écart brille le front des princes, et l'aurore répand sur eux ses éternels rayons com.ne sur les sommets élevés du monde.

ISABELLE, s'ovançant avec ses deux fils. Abaisse tes regards ici, sublime reine des cieux, pose ta main sur mon cœur pour en réprimer le mouveracnl orgueilleux, car une mère peut bien s'oublier dans sa joie, quand elle se mire dans la splendeur de ses enfants. Pour la première fois, depuis qu'ils sont nés. je comprends toute l'étendue de rAon bonbeur. Jusqu'à ce jour j'ai été forcée de partager les doux épanchements de mon cœur; il me fallait oublier que j'avais un fils quand je me réjouissais de la présence de l'antre. Oh ! mon amour de mère était sans partage, mais mes Gis étaient toujours divisés. Dites, puis-je sans crainte m'abandonner à la douce puissance de mon cœur enivré ? {A don Manuel.) Si je presse avec affection la main de ton frère, est-ce enfoncer un trait dans ton sein? {A don Césa}\) Quand mon cœur se réjouit de son regard, est-ce un larcin que je te fais? Oh !je tremble que l'amour même que je vous témoigne ne fasse qu'attiser l'ardeur de voire haine. {Elle les interroge tous deux d'un regard.) Que puis-je donc attendre de vous? Parlez. Dans quelles dispositions venez-vous ici ? Est-ce encore avec cette vieille haine irréconciliable que vous apportiez dans la maison de votre père? La guerre, en- <chainée un instant, est-elle encore là, attendant à la porte du palais et frémissant sous son frein d'airain? 3ès que vous m'aurez quittée, sera-t-elle déchaînée ivec une nouvelle rage?

LE cuop.nR. La guerre ou la paix? Les chances du sort sont encore cachées dans le sein de l'avenir. Cependant, avant que nous nous séparions, la paix ou la guerre sera décidée, et nous sommes prêts pour l'une comme pour l'autre.

ISABELLE, promenant ses "cgards sur tout le cercle.

Quel aspect guerrier et terrible! Que veulent ces hommes ? Une bataille se prépare-t-elle dans ces salles? Pourquoi cette foule étrangère, quand une mère vient ouvrir son cœur devant ses enfants? Jusque dans le sein d'une mère craignez-vous de trouver la ruse c la trahison, que vous preniez tant de précaution ? Oh ! ces farouches bandes qui vous suivent, ces serviteurs empressés de votre colère, ce ne sont pas vos amis ! Ne croyez pas qu'ils aient de bonnes intentions et qu'ils vous donnent de bons conseils. Comment pourraient-ils être sincèrement d'accord avec vous, fils d'une race étrangère qui s'est implantée dans ce pays, qui les a privés de leur propre héritage, qui a établi sur eux sa souveraineté? Croyez-moi, chacun aime à vivre selon ses propres lois et supporte avec peine la domination étrangère. C'est par la force, c'est par la crainte que vous les maintenez dans une obéissance qu'ils refuseraient volontiers. Apprenez à connaître celte race fausse et son cœur. C'est par la joie du mal qu'ils se vengent de voire prospérité, de votre grandeur. La chute des seigneurs, la ruine des princes est le sujet des chants et des récits qui passent de père en fils, et se répètent pour abréger les nuits d'hiver. 0 mes fils, le monde estpkin d'inimitiés et de fausseté. Chacun n'aime que soi. Tous les liens, tissus par le bonheur léger, sont incertains, mobiles et sans force. Le caprice dissout ce que le caprice a noué. La nature seule est sincère. Elle seule repose sur une ancre éternelle, quand tout le reste vacille sur les vagues orageuses de la vie. Le penchant vous donc » un ami, l'intérêt un compagnon. Heureux celui à qui la naissance donne un frère ! la fortune ne peut le lui donner. C'est un ami qui est créé avec lui, et il possède un second lui-même pour résister à uu monde plein de guerres et de perfidies,

LE CHŒUR. Cajetan. Oui, c'est une chose grande et respectable de voir une souveraine avec sa royale pensée observer d'un regard clairvoyant la conduite et les

actions des hommes. Mais nous, une impulsion confuse nous pousse, aveugles et sans réflexion, à travers la vie orageuse.

iSABEhLE, à don César. Toi, tu as tiré l'épée contre ton frère, regarde autour de toi dans toute celte foule ; oîi vois-tu une plus noble image que celle de ton frère. {A don Manuel.) Qui parmi ceux que tu nommes tes amis oserait se placer à côté de ton frère? Chacun d'eux est le modèle de son âge. Aucun des deux n'est semblable à l'autre et ne l'emporte sur l'autre. Osez vous regarder en face. 0 égarement de la jalousie et de l'envie 1 Tu saurais choisir entre mille pour ton ami, tu l'aurais pressé sur ton cœur comme un être unique, et maintenant que la nature sacrée te l'a donné, qu'elle te l'a donné dès le berceau, coupable envers ton propre sang, tu foules aux pieds avec un orgueilleux emportement ce don de la nature pour te jeter au-devant des méchants, pour t'allier avec des ennemis et des étrangers.

DON MAXTJEL. Écoulc-moi, ma mère.

DON CÉSAR. Ma mère, écoute-moi.

ISABELLE. Ce ne sont point des paroles qui peuvent mettre fin à ce triste combat. Ici on ne peut distinguer le mien du tien, l'offense de la vengeance. Qui pourrait retrouver le lit de ce fleuve de soufre qui a répandu l'incendie? tout a été enfanté par un feu terrible et souterrain ; une couche d*^ lave recouvre même ce qui n'a pas été embrasé, et partûutoùl'on pose le pied on trouve la destruction. Je ne veux déposer qu'une pensée dans votre cœur. Le mal qu'un homme mùr fait à un autre homme ne peut, je veux le croire, s'oublier et se pardonner que difficilement. L'homme tient à sa haine Et ne change pas avec le temps la résolution qu'il a sérieusement prise. Mais l'origine de votre haine remonte au temps précoce de votre enfance inintelligente, et cette époque devrait vous désarmer. Cherche? la cause de votre discussion, vous ne la savez pas ; et

quand vous la trouveriez, vous auriez honte de celle hainepuérile. Et pourtant c'est cette discorde d'enfants qui, par ^ln maltieureux enchaînement, a produit les calamités de ces derniers temps ; car tout ce qui e^l arrivé de funeste jusqu'à ce jour n'est que le fruit du soupçon et de la vengeance. Voulez-vous donc continuer cette querelle d'enfants aujourd'hui que vous êtes des hommes ? [Elle leur prend la main à tous deux.) 0 mes fils ! venez, prenez la résolution d'anéantir de part et d'autre toute explication, car le tort est des deux côtés. Soyez nobles et pardonnez-vous avec magnanimité de grandes et insupportables offenses. Ce qu'il y a de plus sublime dans la victoire, c'est le pardon. Ensevelissez dans le tombeau de vos pères la vieille haine qui date des jours de votre enfance. Commencez une nouvelle vie consacrée à l'amour, à la réconciliation, à la concorde. [Elle recule d'un pas comme pour leur laisser la place de se i^approcher l'un de l'autre. Tous deux baissent les yeux sans se regarder.)

LE CHŒUR. Écoutez Ics exhortations de votre mère. En vérité, elle a dit des paroles solennelles. Mettez un terme à vos combats, ou, si vous le voulez, continuezles. Tout ce qui vous plaira sera juste pour moi. Vous êtes le maître et je suis le vassal.

ISABELLE, après avoir vainement attendu une manifestation des deux frères, continue avec une douleur étouffée. Maintenantje ne sais plus rien. J'ai épuisé les arabes de la persuasion et le pouvoir des prières. Celui qui vous domptait par la force est dans le tombeau, et votre ' mère est impuissante entre vous. Achevez ; vous en avez le libre pouvoir. Obéissez au démon qui dans sa fureur vous pousse aveuglément. Profanez le saint autel des dieux du foyer. Faites de cette salle même oîi vous êtes nés le théâtre de vos meurtres. Détruisezvous sous les yeux de votre mère, non par une main étrangère, mais par votre propre main. Tels que les ■frères thébains, préuipiiez-vous l'un contre l'autre, en-

lacez-vous tous deux el lullez avec rage dans cet embrassement d'airain. Que chacun, s'efforçant d'échanger sa vie contre celle de l'autre, enfonce son poignard dans le sein de son frère. Que la mort même n'aijaise pas votre discorde ; que la colonne de feu qui s'élèvera de folre bûcher se divise en deux parties comme un signe terrible de votre vie et de votre mort. {Elle soi^t.) Les deux frères demeurent éloignés l'un de Vautre.

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