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LES DEUX FRÈRES, LES DEUX CHŒURS

LE CHOEUR. Cajetan. Ce ne sont à que des paroles ; mais elles ont ébranlé mon courage dans ma mâle poitrine. Moi, je n'ai point versé le sang de mon frère, et je lève vers le ciel des mains pures. Vous êtes frères ; songez à la fin de ceci.

DON CÉSAR, sans i^egarder Manuel. Tu es le plus âgé, parle ; je céderai sans honte à mon aîné.

DON MANUEL, dous la même attitude Dis quelque noble parole, etje suivrai volontiers le noble exemple que m'aura donné mon frère plus jeune.

DON CÉSAR. Ce n'est pas que je me reconnaisse coupable ou que je me sente plus faible...

DON MANUiiL. Quiconque connaît don César ne l'accusera pas d'avoir peu de courage. S'il se sentait le plus faible, ses paroles n'en seraient que plus fîères.

DON CÉSAR. N'as-tu pas une plus mince opinion de ton frère?

DON MANUEL. Tu es tfop ficF pouF t'humilier, moi pour mentir.

DON cÉSAii. Mon cœur élevé ne supporte pas le dédain. Dans la plus grande ardeur du combat, tu pensais honf rabiement de ton frère.

DON MANUEL. Tu uc vcux pas ma mort, j'en ai la preuve : un moine s'est offert à toi pour m'assassincr Iraîlrcusement, et tu l'as fait punir.

DON CÉSAR s'opproclie un peu. Si je t'avais' coi.nu

plus tôt si juste, bien des malheurs ne seraient pas arrivés.

DON MANUEL. Si j'a^ais su plus tôt que ton cœur était facile à apaiser, j'aurais épargné bien des angoisses à une mère.

DON CÉSAR. On t'avait dépeint à moi comme un homme plus orgueilleux.

DON MANUEL. Le malhcuT des grands est que leurs inférieurs s'emparent de leur confiance.

DON CÉSAR, vivement. Tu dis vrai, toute la faute en est à nos serviteurs !

DON MANUEL. Qui nous éloignaient l'un de l'autre par une haine amére.

DON CÉSAR. Et colportaient çà et là de méchantes paroles.

DON MANUEL. Ils envenimaient cliaque action par de fausses interprétations.

DON CÉSAR. Ils entretenaient la plaie qu'ils auraient dû guérir.

DON MANUEL. Ils nourrissaicut la flamme qu'ils devaient éteindre.

DON CÉSAR. Nous étious égarés et trompés.

DON MANUEL. Avcugles instruments des passions d'au- Irui !

DON CÉSAR. Cela est vrai, tout le reste est trahison...

DON MANUEL. Et fausscté ; ma mère le dit, tu peux le croire.

DON CÉSAR. Eh bien ! je veux prendre cette main de frère. (// lui /rréspjte la main.)

DON MANUEL la snisit vivement. La tienne est celle qui m'est la plus chère au monde. {Tous deux se tiennent jinr la main et se regardent en silence.)

DON CÉSAR. Je te regarde surpris et retrouve en toi es traits chéris de ma mère.

DON MANUEL. Moi, je découvrc cn toiuneressemblance Cui me donne une étrange émotion.

DON CESAR. Est-ce bien toi dont l'accueil est si doux et les paroles si bonnes pour ton jeune frère ?

DON MANUEL. Cejeune homme si tendre et si amical est-il bien ce frère malveillant el haï? {Nouveau silence. Chacun reyarde l'autre.)

DON CÉSAR. Tu avais des prétentions sur ces chevaux arabes, héritage de notre père? Je les ai refusés aux chevaliers que tu avais envoyés.

DON MANUEL. Tu v tiens. Je n'y pense plus.

DON CÉSAR. Non, prends ces chevaux. Prends aussi le char de notre père. Prends-les, je t'en conjure.

DON MANUEL. J'y conscns, si tu veux accepter ce château au bord de la mer pour lequel nous avons vivement combattu.

DON CÉSAR. Je n'en veux pas ; mais je serais satisfait de l'habiter fraternellement avec toi.

DON MANUEL. Soit. Pourquoi partager les possessions quand les cœurs sont unis ?

DON CÉSAR. Pourquoi vivre plus longtemps séparés, quand par notre union chacun serait plus riche ?

DON MANUEL. Nous ne sommes plus séparés ; nous sommes unis. (// le presse dans ses bras.)

LE PREMIER CHOEUR, ausecoud. Co/e^ûn. Pourquoi nous tenir ainsi éloignés comme des ennemis, pendant que nos princes s'embrassent avec amour? Je suis leur exemple et je t'offre la paix. Voulons-nous donc nous haïr éternellement? Ils sont frères par les liens du sang, nous sommes les citoyens et les enfants d'une môme terre. {Les deux chœurs s'embrassent.)

Un messager entre,

LE SECOND CHOEUR, à don César Bohemund. Je vois revenir le messager que tu as envoyé. Réjouis-toi, don César : une bonne nouvelle t'attend, car la joie brille dans les regards de ton envoyé.

LE MESSAGER, Quel bonheur pour moi 1 Quel bonheur

DE MESSIISE. 27»

pour la ville délivrée de ses calamités ! Mes yeux sont témoins du plus beau spectacle. Je vois les fils de mon maître, mes princes, converser amicalement en se tenant la main, eux que j'avais laissés dans la fureur du combat.

DON CÉSAR. Tu vois l'amour s'élever, comme le phénix rajeuni, du bûcher de la haine.

LE MESSAGER. J'ajoulcral un nouveau bonheur à celui que vous éprouvez déjà. Mon bâton de messager se couronne de feuilles vertes.

DON CÉSAR, le menant à l'écart. Dis-moi ce que tu as appris.

LE MESSAGER. Tous Ics molifs de joii '. sont réunis en un seul jour. Celle qui était perdue, celi ; que nous cherchions, elle est retrouvée, seigneur, elle n'est pas loin.

DON CÉSAR. Elle est retrouvée ? Où est-elle ? Parle.

LE MESSAGER. Ici, dans Messine, seigneur, elle se cache.

DON MANUEL, tourné vers le premier chœur. Je vois le visage de mon frère briller d'une vive rougeur; ses yeux étincellent, je ne sais pourquoi ; mais c'est un signe de joie, et je la partage avec lui.

DON CÉSAR, au messager. Viens; conduis-moi. Adieu, don Manuel; nous nous retrouverons dans les bras de notre mère. Maintenant un motif pressant m'appelle hors d'ici. (// veut sortir.)

DON MANUi L. Va saus retard, et que le bonheur t'accompagne !

DON CÉSAR réfléchit, et revient. Don Manuel, ta vue me réjouit plus que je ne puis le dire. Oui, je pressens que nous allons nous aimer comme deux amis de cœur. Notre penchant, longtemps contenu, va éclater plus heureux et plus fort, et nous réparerons, par une nouvelle vie, les jours que nous avons perdus.

DON MANUEL. Lcs flcurs annoncent de beaux fruits.

DON CÉSAR. Ce n'est pas bien, je le sens, et je me reproche de m'arracher maintenant de tes bras. Mais si

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j'abrège si vite ces doux moments, ne pense pas que mes sentiments soient plus faibles que les tiens.

DON MANUEL, ovcc uïie distraction visible. Obéis à la loi du moment; toute notre vie appartient dès ce jour à l'amitié.

DON CÉSAR. Si je te découvrais ce qui m'appelle hors d'ici?...

DON MANUEL. Laissc-moi ton cœur et garde ton secret.

DON CÉSAR. Il ne doit y avoir désormais aucun secret entre nous. Bientôt le dernier voile sera levé. (// se tourne vers le chœur.) Je vous le déclare donc afin que vous le sachiez : la guerre est finie entre mon frère bien-aimé et moi; je regarderais comme mon ennemi et je haïrais comme les portes de l'enfer celui qui tenterait de rallumer l'étincelle éteinte de nos discordes, et d'en faire jaillir une flamme nouvelle. Il n'a nulle espérance de me plaire et nul remercîment à attendre celui qui viendra me parler mal de mon frère, celui qui, par un faux zèle, lancerait le trait acéré de quelque démon imprudent. Les paroles jetées par une colère trop prompte ne jettent point de racines sur les lèvres; mais, recueillies par l'oreille du soupçon, elles se glissent et s'avancent comme une plante rampante, s'attachent au mur et l'enveloppent de mille rameaux. C'est ainsi que les hommes les meilleurs, les plus purs, sont entraînés dans un égarement irrémédiable. (// embrasse son frère de nouveau, et sort; le second chœur raccompagne.)

DON MANUEL et LE PREMIER CHŒUR.

LE CHŒUR. Cajefan. Seigneur, je te regarde avec surprise et j'ai peine aujourd'hui à te reconnaître. A peine réponds-tu par quelques mots laconiques au langage afTeclueux de ton frèi'C qui \ient au-devanl de toi avec de bonnes intentions et le cxeur ouvert. Te voilà

absorbé dans tes pensées, semblable à un homme qui rêve, comme si ton corps seulement était ici et ton âme ailleurs. Qui te \ errait ainsi pourrait facilement te reprocher cette froideur et ce maintien fier et réservé; mais moi, je ne puis t'accuser d'insensibilité, car tu portes autour de toi le regard animé d'un homme heureux, et le sourire e-* .ur tes lèvres.

DON MANUEL. Que puis-je te dire? que puis-je répondre? Mon frère peut trouver des mots : il est surpris et Saisi par un sentiment nouveau ; il sent une vieille haine s'évanouir dans son sein, et il admire le changement de son cœur; mais moi je n'avais déjà plus de h.aine. A peine sais-je encore pourquoi nous nous sommes livré ces combats sanglants. Emportée sur les ailes de la joie, mon âme plane au-dessus de toutes les choses terrestres. Dans l'océan de lumière qui m'environne, tous les nuages, toutes les phases obscures de la vie se sont évanouies. Je regarde ces voûtes, ces salles, et je pense au joyeux saisissement et à la joie qu'éprouvera ma fiancée, lorsque je la conduirai comme princesse et comme souveraine au sein de ce château. Elle n'aime encore que son amant. Elle s'est donnée à un étranger, à un homme sans nom ; elle ne soupçonne pas que c'est don Manuel, prince de Messine, qui doit poser sur son beau front le diadème d'or. Qu'il est doux de donner à celle que l'on aime une grandeur, un éclat qu'elle n'espérait pas ! Longtemps je me suis privé de ce plaisir, le plus grand de tous. Sa beauté sera toujours, il est vrai, sa plus grande parure; mais la splendeur peut encore orner la beauté, de même qu'un cercle d'or relève l'éclat du diamant.

LE CHŒUR. Cajetan. Seigneur, je vois pour la première fois ta Louche rompre le sceau d'un long silence. Je te suivais depuis longtemps d'un regard curieux; je soupçonnais un rare et merveilleux secret; cependant je n'avais pas l'audace de te demander ce que tu ca- ■chais ainsi dans l'obicurité. Les plaisirs animés de la

chasse, les courses des chevaux, les victoires du fai*. con, n'ont plus d'attrait pour toi. Dès que le «soleil se penche à l'horizon, tu disparais aux regards de tes com- [)agnons, et nul d'entre nous, qui te suivons à la guerre et àia chasse, ne peut s'en aller avec toi par les sentiers solitaires. Pourquoi as-tu, jusqu'à présent, caché avec méfiance le bonheur de ton amour? Qui donc contraint l'homme fort à dissimuler ainsi? car la crainte est loin de ta grande âme,

DON MANUEL. Le Donhcur a des ailes, et il est difficile à enchaîner; il faut qu'il soit retenu sous les verrous. Le silence lui a été donné pour gardien, et il s'envole quand la légère indiscrétion se hasarde à lui ouvrir les portes. Mais, maintenant que me voilà si près de mon but, je puis et je veux rompre ce long silence; car aux rayons du jour qui va venir, elle sera à moi, et les démons jaloux n'auront plus nul pouvoir sur moi. Je ne serai plus forcé de me glisser à la dérobée pour enlever les fruits précieux de l'amour; il ne me faudra plus saisir la joie à son passage. Le lendemain ressemblera au jour heureux de la veille ; mon bonheur ne iera plus semblable à l'éclair qui brille un instant et disparaît tout à coup dans la nuit ; il sera comme le cours des ruisseaux, comme le sable qui s'écoule en Siarquant les heures.

LE CHŒUR. Cajetan. Nomme-nous donc alors, seigneur, celle qui te donne ce bonheur mystérieux, afin que nous applaudissions à ton sort digne d'envie, et que nous honorions la fiancée de notre prince. Disnous où tu Tas trouvée, dans quel lieu lu caches cette silencieuse intimité ; car nous avons parcouru décote et d'autre, en allant à la chasse, les sentiers les plus détournés de l'île, et aucune trace ne nous a révélé ton bonheur, en sorte que je pourrais croire qu'il est enveloppé d'un nuage magique.

BOX MANUEL. Je vais faire disparaître cette magie; car, désormais, ce qui était caché doit paraître au jour:

Écoutez, et apprenez ce qui m'est arrivé : il y a cinq mois, mon père régnait encore sur celte île, et, d'une main puissante, courbait la fière jeunesse sous son joug. Je ne connaissais que la rude joie des armes et le plaisir guerrier de la chasse. Nous avions déjà chassé tout le jour à travers les forêts de la montagne, lorsqu'en suivant une biche blanche je m'éloignai de votre troupe. L'animal timide fuyait à travers les détours de la vallée, à travers les ravins, les buissons et les taillis non frayés. Je la voyais toujours devant moi à la distance du trait, mais je ne pouvais ni l'atteindre ni la tirer. Enfin elle franchit une porte de jardin, et disparut à mes yeux. Je me jette à bas de mon cheval, je la suis, je balance déjà mon épieu. quand je vois avec étonnement l'animal effrayé couché tout tremblant aux pieds d'une religieuse qui la caresse avec douceur. Je reste immobile et interdit l'épieu à la main, prêt à le lancer; mais la religieuse me jette un regard suppliant, et nous demeurons muets l'un en face de l'autre. Combien ce moment dura-t-il ? je ne sais, car j'avais perdu la mesure du temps. Son regard pénétra profondément dans mon âme, et mon cœur fut aussitôt changé. Ce que je dis alors, ce que me répondit la céleste créature, ne me le demandez pas, tout cela est pour moi comme un songe des heureux jours de mon enfance. Quand je revins à moi, je sentis son cœur battre contre le mien. Alors j'entendis le son argentin d'une cloche qui semblait annoncer l'heure de la prière; elle disparut tout à coup comme une ombre qui s'évanouit dans l'air, et je ne la revis plus.

LE CHOEUR. Cajetan. Ton récit, seigneur, m'a rempli de crainte. Aurais-tu fait un larcin aux choses divines? Aurais-tu porté un désir coupable sur une épouse du ciel? Les devoirs du cloître sont terribles et sacrés.

DON MANUEL. Je n'avais plus dès ce moment qu'un chemin à suivre. Mes désirs inquiets et incertains étaient fixés : j'avais trouvé le mobile de ma vie, et,

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comme le pèlerin se tourne vers l'orient, où brille le soleil qui le guide, mon espérance et mes désirs se dirigèrent vers un seul astre de ciel. Pas un jour ne se leva du fond des mers et ne redescendit à l'horizon sans que deux amants heureux fussent réunis. Nos cœurs élaieniJ' liés i'un à l'aulre, et le ciel qui voit tout était le confident discret de notre bonheur silencieux. Nou? n'avions nul service à demander aux hommes. C'étaient des instants précieux, des jours de félicité. Mon bonheur n'était pas un sacrilège, car nul vœu n'enchaînait encore son cœur, qui se donna à moi pour toujours.

LE cncEUR. Cojetan. Ainsi le cloître était seulement le libre asile de sa tendre jeunesse, et non pas le tombeau de sa vie ?

DON MANUEL. C'était un précieux dépôt confié à la maison de Dieu, mais qui devait lui être repris.

LE cnœuR. Cojetan. Mais àquel sang se glorifie-t-elle d'appartenir ? car ce qui est noble ne saurait provenir que d'une noble race.

DON MANUEL. Elle a grandi sans se connaître ellemême; elle ne sait quelle est sa race et sa patrie.

LE CHŒUR. Et nulle trace obscure ne peut-elle conduire à la source ignorée de son existence?

DON MANUEL. Le scuI homme qui connaisse son origine affirme qu'elle est d'un noble sang !

LE cuŒuii. Cajetan. Quel est cet homme ? Ne me dérobe rien. C'est seulement en sachant tout que je puis te donner un utile conseil.

DON MANUEL. Uu vicux scrvitcur vient la voir de temps en temps ; c'est le seul intermédiaire qui existe entre elle et sa mère.

LE CHŒUR. N'as-lu rien appris de ce vieillard ? La vieillesse se laisse intimider et cause facilement.

DON MANUEL. Je n'ai jamais osé lui montrer une curiosité qui pouvait trahir mon bonheur myslérirvix.

LE CHŒUR. Et quel était le sens de ses discours quand il venait visiter la jeune fille ?

DON MANUEL. D'année en année il lui a fait espérer qu'un temps viendrait où tout ce mystère serait éclairci.

LE ciiŒrR. Cojetan. Et l'époque où tout devait être connu, ne l'a-t-il pas indiquée comme plus prochaine?

DON MANUEL. Depuis quelqucs mois, le vieillard Ta menacée d'un changement dans son sort.

LE cuŒUR. Cojetan. Menacée, dis-tu? crains-tu donc de faire une découverte qui trouble ta joie ?

DON MANUEL. Tout changement effraye ceux qui sont heureux. Quand on n'a rien de mieux à espérer, on craint de perdre.

LE CHOEUR. Cojetnn. Mais cette découverte que tu redoutes pourrait être favorable à ton amour.

DON MANUEL. Elle pcut aussi détruire mon bonheur. Voilà pourquoi il m'a paru plus sûr de prévenir ce moment.

LE CHŒUR. Cajetan. Comment, seigneur? Tu me remplis de crainte ; une décision si prompte m'inquiète. DON MANUEL. Dcpuis le mois passé, le vieillard laissait entrevoir par des signes mystérieux que le jour n'était pas loin où elle serait rendue à ses parents. Mais depuis hier il a parlé plus clairement; il a dit qu'aux premiers rayons du matin, et il parlait d'aujourd'hui, son sort devait être décidé. Il n'y avait pas un moment à perdre ; ma résolution a été bientôt prise et promptement exécutée. Cette nuit, j'ai enlevé la jeune fille, et je l'ai cachée dans Messine.

LE CHŒUR. Cajetan. Quel larcin téméraire et coupable ! Pardonne, seigneur, la liberté de mes reproches, c'est là le droit du vieillard sage quand la jeunesse imprudente s'oublie.

DON "fANUEL. Je l'a^i laissée non loin du couvent des religieuses, dans le silence d'un jardin retiré où la curiosité ne peut pénétrer. Je me suis séparé d'elle pour venir me réconcilier avec mon frère. Elle est là ■toute seule en proie à la crainte et ne s'attendant guère

à être entourée d'une splendeur royale, élevée sur un trône de gloire, et appelée à paraître devant tout Messine ; car elle ne me reverra que dans l'appareil de la grandeur et du pouvoir, et solennellement entourée devons, mes chevaliers. Je ne veux pas que la fiancée de don Manuel soit présentée à la mère que je lui donne comme une fugitive sans patrie. Je veux la conduire dans la demeure de mes pères avec le cortège d'une princesse.

LE CHŒUR. Cojetan, Ordonne, seigneur ; nous attendons Ion signal.

DON MANUEL. Je me suis arraché de ses bras, mais je ne serai occupé que d'elle. Vous allez me suivre au bazar, où les Maures exposent en vente les riches étoffes et les charmants ouvrages de l'Orient. Choisissez d'abord les sandales élégantes qui doivent orner et protéger ses pieds délicats ; prenez pour ses vêlements ces tissus de l'Inde qui brillent comme la neige de l'Etna, voisin de la lumière du ciel, et qui envelopperont, légers comme la vapeur du matin, son corps svelte et juvénile. Que la pourpre ornée de légers plis d'or forme la ceinture qui retiendra avec grâce son vêtement audessous de son sein pudique. Choisissez en outre un manteau de soie d'une couleur pourpre éclatante; une agrafe d'or l'attachera sur ses épaules. N'oubliez pas les bracelets qui entoureront ses bras charmants, ni les parures de perles et de corail, merveilleux dons de la déesse des mers. Un diadème sera posé sur sa têle, un diadème composé des pierres les plus précieuses. Le rubis étincelant comme le feu y mêlera son éclat à celui del'émeraude. Un long voile sera fixé à sa coiffure, et enveloppera comme un nuage léger et transparent l'éclat de sa personne. Une couronne virginale de myrtes complétera toute cette belle parure.

LE CHOEUR. Cajetan. Gela sera fait, seigneur, comme tu l'ordonnes. Car, tout ce que tu demandes se trouve exposé au bazar.

DON MANUEL. Qu'on amène la plus belle haquenée de mes écuries; qu'elle soit blanche et brillante comme les chevaux du soleil; qu'elle porte une housse de pourpre, un harnais et une bride ornés de pierreries; car elle est destinée à ma reine. Et quanta vous, tenez-vous prêts à accompagner votre souveraine dans toute la pompe d'un cortège chevaleresque et au bruit joyeux des fanfares. Je vais moi-même prendre soin de ces apprêts; que deux d'entre vous me suivent et que les autres m'attendent. Gardez au fond de votre cœur ce que je vous ai appris jusqu'à ce que je vous permette de parler. (// sort accompagné de deux hommes du chœur.)

LE CHŒUR. Cajetan. Dites, maintenant que la guerre a cessé entre nos princes, qu'allons-nous faire pour occuper le vide des heures et la longueur infinie du temps? Il fout que l'homme ait pour le lendemain une inquiétude, une crainte, un espoir, pour pouvoir supporter le poids de l'existence et la pénible monotonie de la journée ; il faut que le souffle rafraîchissant du vent anime la surface immobile de la vie.

UN HOMME DU CHŒUR. Manfred. La paix est belle ; elle ressemble à un jeune enfant qui repose au bord d'un ruisseau paisible. Autour de lui, ses agneaux sautent joyeusement sur le gazon éclairé par le soleil. Il répèle sur son chalumeau des sons mélodieux qui éveillent l'écho de la montagne. Le murmure des ruisseaux l'endort aux rayons du soleil couchant. Mais la guerre a aussi son charme, la guerre, qui imprime le mouve-' nent à la des-tinée de l'homme. Cette vie animée me plaît. J'aime cette variété, cette incertitude, cette agitation sur les vagues tantôt élevées et tantôt aplanies de la fortune.

L'homme languit durant la paix. L'indolence oisive

est le tombeau de son courage. La loi est l'amie du

faible, tout alors prend le même niveau, et l'on apla-

■ Dirait volontiers le monde Mais la guerre donne à la

Î8S La FJANCÈE

force l'occasion de se montrer; elle élève tout à une hauteur extraordinaire^ et donne du courage au lâche môme.

UN SECOND. Bérmger. Les temples de l'amour ne sontils pas ouverts ! Le monde ne court-il pas au-devant de la beauté ? Là est la cra nte, là est l'espérance ; ici celui qui plaît aux regards est roi. L'amour anime ainsi la vie, il en rehausse les teintes grisâtres. L'aimable fille de l'écume des eaux fait par ces illusions le charme de nos heureuses anné s, et mêle à la triste et vulgaire réalité les images le ces rêves d'or.

L'N TROISIÈME. Cojetaïi. Que la fleur reste au printemps. Que la beauté brille. Que les guirlandes vertes boient tressées pour les jeunes têtes. Mais il sied à l'iiomme mûr de servir une divinité plus grave.

LE PREMIER. Manfrcd. Miivons dans les forêts sauvages l'austère Diane, l'amie de la chasse; allons aux lieux oi!i les forêts répandent l'ombre la plus épaisse, où les chevreuils se précip'tent du haut des rochers; :ar la chasse est l'image des combats : Diane est la joyeuse fiancée du sévère dieu de la guerre. On se lève aux premiers rayons du matin, quand la trompette retentissante nous appelle dans la allée humide, sur les montagnes, au bord des précip'ces, à baigner nos membres fatigués dans les flots d'un air rafraîchissant.

LE SECOND. Bérenger. Ou bien confions-nous à cette divinité azurée qui est toujours en mouvement, et qui, nous offrant un miroir riant, nous appelle dans son empire sans bornes. Construisons-nous sur la vague mouvante un joyeux et léger édifice. Celui qui, avec la proue rapide de son navire, laboure l'onde verte et limpide, celui-là est fiancé avec la fortune, à qui appartient le monde, et sa moisson fleurit sans qu'il ait semé ; car la mer est le théâtre de l'espérance, l'empire capricieux du hasard. Là le riche devient subitement pauvre, et le pauvre devient l'égal des princes. De mê.me que 1/

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veuf, avec la vitesse de la pensée, parcourl le cercle de l'horizon, de même les arrêts du destin changent, de même la roue de la fortune tourne. Sur les flots tout est flottant, et nul domaine n'existe sur la mer,

LE TROISIÈME. Cojeton. Ce n'est pas seulement sur l'empire des vagues, sur les flots agités des mers, que le bonheur varie et ne peut s'arrêter; c'est aussi sur la terre, si ferme qu'elle soit sur ses vieux et éternels fondements. Cette nouvelle paix me donne des inquiétudes, je ne puis m'y confier avec joie. Je ne voudrais pas construire ma cabane sur la lave vomie par le volcan. Les ravages de la haine ont pénétré trop avant, et il est arrivé des choses trop graves pour qu'elles puissent être pardonnées et oubliées. Je n'ai pas encore vu la fin. Mes rêves et mes pressentiments m'épouvantent, et ma bouche n'ose pas dire ce que je prévois. Mais je n'aime pas ce mystère, cet hyménce sans bénédiction, ces sentiers obscurs et tortueux de l'amour, et ce téméraire larcin du cloître. Ce qui est bien suit la droite voie, et la mauvaise semence produit de mauvais fruits.

Bérenger,

Ce fut aussi, comme nous le savons, par un enlèvement que l'épouse de notre ancien prince fut forcée d'entrer dans un lit criminel; car elle avait été choisie par le père, et l'aïeul lança dans sa colère sa terrible malédiction sur cethyménée coupable. Des crimes sans nom, de noirs forfaits sont cachés dans cette maison.

LE CHOEUR. Cajetan. Oui, le début est mauvais, et cela unira mal, croyez-moi ; car tout crime commis Jans une rage aveugle doit être expié. Ce n'est pas l'effet du hasard, ni d'un destin aveugle, si ces frères vont se détruire dans leur fureur. Le sein de leur mère a été maudit, elle devait enfanter la haine et la guerre. Mais je dois cacher tout cela et me taire. Les dieux venin. 25

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gcurs agissent en silence ; il sera temps de déplorer ces catastrophes lorsqu'elles s'approcheront et se manifesteront.

{Le chœur sort.)

La icène change et représente un jardin d'où l'on voit la mer.

BÉATRix sort d'un pavillon du jardin, va et vient avec inquiétude, regarde de tous côtés, puis tout à coup s'arrête. Ce n'est pas lui ; c'est le souffle du vent qui murmure à travers les cimes des pins. Déjà le soleil se penche à l'horizon, les heures s'en vont d'un pas lent, et je me sens saisie d'un sentiment de terreur. Ce silence même et cette solitude m'effrayent. Aussi loin que mes regards s'étendent, rien ne se montre à moi. Il me laisse ici languir dans mon angoisse.

J'entends près d'ici le bruit et le mouvement de la foule dans la cité, semblable à une cascade écumante. Dans le lointain j'entends la mer immense, dont les vagues frappent avec un bruit sourd ses rivages. Tout jette l'épouvante dans mon âme. Je me sens faible au milieu de cette terrible grandeur, et, comme la fouille détachée de l'arbre, je me perds dans l'espace infini.

Pourquoi ai-je quitté ma paisible cellule? Là je vivais sans regret et sans désir. JMon cœur était tranquille comme la verdure de la prairie; il était sans désir, mais non pas sans joie. Maintenant le flot de la vie m'entraîne, le monde me saisit dans ses bras de géant. J'ai rompu mes premiers liens, etjemesuis fiée au gage frivole d'un serment.

Où était ma raison? Qu'ai-je fait? Une aveugle illusion m'a trompée et égarée. J'ai déchiré le voile de ma chaste jeunesse, j'ai franchi les portes de ma pieuse cellule. Ai-je donc été aveuglément enlacée parla magie de l'enfer? J'ai suivi dans ma coupable fuite un homme, un ravisseur audacieux. Oh! viens, mon bienaimé I Où es-tu ? et pourquoi ce retard ? Délivre, délivre

mon âme de sa lutte. Le repentir me ronge, la douleur s'empare de moi; que ta présence chérie rassure mon cœur !

Et ne devais-je pas m'abandonner au seul homme qui se soit attaché àmoi? Car moi j'ai été jetée dans la vie comme une étrangère, et de bonne heure un destin rigoureux, dont je n'ose pas môme soulever le voile, m'a arrachée du sein maternel. Je n'ai vu qu'une fois celle qui m'a enfantée, et son image s'est évanouie à mes yeux comme un songe.

Ainsi je grandissais paisible dans ce séjour de calme; j'étais à l'époque ardente de la vie accompagnée par des ombres. Tout à coup il paraît à la porte du cloître avec la beaulé d'un dieu et l'air viril d'un héros. Oh! nulle parole ne peut exprimer mon émotion ; il s'avance vers moi comme un habitant d'un autre monde, et à l'instant le lien est formé, un lien qui semblait avoir toujours existé, et que les hommes ne rompront pas.

Pardonne, toi qui m'as donné le jour, si, devançant l'heure fatale, j'ai de ma propre main saisi mon sort. Je ne Tai pas choisi librement, c'est lui qui est venu me trouver. Le dieu pénètre à travers les portes fermées, il s'ouvre une route dans la tour de Danaé, et le destin ne perd pas sa victime. Fût-elle attachée à des rochers déserts, ou aux colonnes de l'Atlas qui portent le ciel, tin coursier ailé ira bien l'atteindre.

Je ne veux plus regarder en arrière, je ne regrette plus ma retraite. J'aime et je veux me fiera l'amour. Y a-t-il un plus grand bonheur que celui de l'amour? Je me contente de mon sort. Je ne connais pas les autres joies de la vie. Je ne connais pas et ne veux jamais connaître ceux qui se nomment les auteurs de mes jours, s'ils doivent, mon bien-aimé, me séparer de toi. Je veux être à jamais une énigme pour moi-même. J'en sais assez. Je vis pour toi. {Avec une attention croissante.) Écoulons, c'est le son de sa voix chérie. Non,

c'est l'écho du bruit sourd de la mer qui st brise sur le rivage. Ce n'est pas mon bien-aimé. Malheur à moi ! Où est-il ? Un frisson glacial me saisit. Le soleil s'abaisse de plus en plus. Ce lieu devient de plus en plus solitaire, et mon cœur plus lourd. Où s'arrêle-t-il donc? {Elle va et vient avec inquiétude.) Je n'ose porter mes pas hors des murs paisibles de ce jardin. La terreur s'empara de moi quand j'osai pénétrei dans l'église prochaine. Quand l'heure de la prière a sonné, une force puissante, qui dominait le fond démon âme, me poussait à m'en aller m'agenouiller dans le saint lieu, à invoquer la mère de Dieu. Je n'ai pu résister.

Si j'étais surveillée par un espion? Le monde est plein d'ennemis. La ruse pose sur tous les sentiers ses pièges trompeurs pour trahir la pieuse innocence. J'en ai déjà fait la cruelle expérience le jour où, dans ma hardiesse coupable, je m'avançai hors de l'enceinte du cloître pour voir une foule étrangère. C'était pendant 12 soleimité des funérailles du prince. Je payai cher ma témérité. Dieu seul m'a préservée... Quand ce jeune homme, cet étranger, s'approcha de moi avec des yeux enflammés et un regard qui m'effrayait, qui pénétrait dans mon sein et semblait lire au fond de mon cœur.. A cette pensée, le frisson de l'effroi glace encore ma poitrine. Jamais, jamais je ne puis plonger mes regards dans ceux de mon bien-aimé, quand je songe à celte faute secrète. [Elle écoute.) Des voix dans le jardin ! C'est lui, c'est mon bien-aimé! c'est lui-même. Maintenant, nulle illusion ne trompe mon oreille. Il vient, il approche. Volons dans ses bras, sur son cœur. {Elle court les bras étendus au fond du Jardin. Bon César s'avance vers elle.)

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