‹ ThéâtreChapitre 215 sur 286 · DON CÉSAR, BÉATRIX, LE CHOEUR · texte numérisé non relu

DON CÉSAR, BÉATRIX, LE CHOEUR

BÉATRix recule avec terreur. Malheureuse ! que voisje? {En cet instant le chœur s'avance.)

DON «îÉSAR, Douce beauté, ne craignez rien. (Au chœur.) Le rude aspect de vos armes ellVaye cette lendre jeune fille. Kelirez-vous et restez à une distance respectueuse. {A Béatrix.)Ne craignez rien, la pudeur craintive et la beauté me sont sacrées. {Le chœur s'est retiré. Il s'approche d'elle et lui prend la main.) Où étais-tu? Quel dieu t'a ravie et t'a cachée si longtemps? Je t'ai cherchée, je l'ai poursuivie. Dans mes rêves et dans mes veilles, tu étais l'unique sentiment de mon cœur, depuis le moment où, aux funérailles du prince, je t'ai aperçue pour la première fois comme un ange de lumière. Tu n'as pas pu te dissimuler l'empire que tu exerçais sur moi. Le feu de mes regards, l'émotion de ma voix et ma main qui tremblait dans la tienne te l'ont assez appris. L'austère majesté du lieu m'interdisait un aveu plus prononcé. La célébration de la messe m'appelail à la prière, et quand je me relevai, au premier regard que je jetai sur toi, tu fus ravie à mes yeux; mais tu retins mon cœur enchaîné avec toutes ses forces parla magie d'un lien puissant. Depuis ce jour, je te cherche sans relâche dans toutes les églises, à la porte de tous les palais, dans tous lo'. lieux publics et secrets oii l'innocence peut se montrer. J'ai répandu partout mes émissaires; mais tous m.es soins restèrent inutiles, jusqu'à ce jour enfin où, conduite par un dieu, la vigilance d'un de mes serviteurs t'a découverte dans l'église voisine. {Béatiix, qui pendant tout ce temps était restée tremblante, détourne la tête et fait un mouvement d'effroi.) Je te retrouve donc, et mon âme abandonnera mon corps avant que je te quitte; et pour enchaîner le hasard, pour me préserver du démon, je t'adresse à tous ces témoins comme mon épouse et je te donne pour garant ma main de chevalier. (// la place devans le chœur.) Je ne veux pas chercher qui tu es, je te veux pour toi-même, et je ne demande rien aux autres. Ton premier regard m'a assuré que ton âme est pure comme ton origine, et,

29i LA FIA.NCÉn:

quand tu serais de rexlraclion la plus obscure, je ne t'en aimerai pas moins. J'ai perdu la liberté de choisir. Sache que je suis maître de mes actions, et assez haut placé dans le monde pour élever d'un bras puissant celle que j'aime jusqu'à moi. Je suis don César, et dans cette ville de Messine nul n'est plus grand que moi. (^Béatrix tremble de nouveau; il s'en aperçoit, et continue après un moment de silence.) J'aime ta surprise et ton modeste silence ; l'humble pudeur couronne tes attraits. La beauté s'ignore elle-même et s'efTrayede son propre pouvoir. Je sors, et je te livre à toi-même pour que ton esprit revienne de sa terreur; car l'impression d'un bonheur nouveau donne aussi de l'effroi. {Au chœur.) Dès ce moment, honorez-la comme une fiancée et comme votre princesse. Apprenez-lui la grandeur de son sort. Bientôt moi-même je reviendrai la chercher avec un appareil digne d'elle et de moi. (// sort.)

BÉATRIX et LE CHŒUR.

LE CHŒUR. Bohemund. Salut à toi, jeune fille, aimable souveraine! Tu triomphes, la couronne est à toi. Je te salue, toi qui perpétueras cette race, heureuse mère de héros futurs!

Roger.

Trois fois salut ! Sous d'heureux auspices tu entres avec joie dans une maison de bonheur, favorisée par les dieux, ornée des couronnes de la gloire, et où le sceptre d'or, par une succession constante, passe des aïeux à leurs fils.

Bohemund.

Les dieux domestiques et les ancêtres nobles et vénérés de cette maison vont se réjouir de ton aimable venue. Sur le seuil, tu seras reçue par Hébé, dont !& jeun-esse refleurit toujours; par la Victoire brillante, cette déesse ailée qui repose dans la main du Dieu suprême, et que son vol conduit au triomphe.

DE MESSINE i9S

Roger.

Jamais la couronne de la beauté ne sortit de cette race. Chaque princesse donna à celle qui lui succédait ia ceinture des grâces et le voile de la modestie. Mais voici ce que j'ai vu de plus beau, la plus belle des filles, quand la mère est encore dans la fleur de sa beauté.

BÉATRix, se réveillant de sa terreur. Malheureuse ! dans quelles mains le sort m'a-t-il jetée ? De tous les êtres vivants, c'est là celui que je devais le plus redouter. INIaintenanl je comprends le frémissement, l'eirroi mystérieux qui me faisait trembler quand on prononçait le nom de celle race terrible qui se hait elle-même, qui se déchire, qui s'acharne avec fureur contre sou propre sein. J'ai souvent entendu parler avec horreur de cette haine envenimée des deux frères, et maintenant un sort épouvantable me jette, moi malheureuse, moi sans appui, dans le tourbillon de cette haine, de cette fatalité. [Elle fuit dans le pavillon du jardin.)

LE ciiŒiR. Bohemund. Je porte envie aux heureux fils des dieux, aux maîtres fortunés du pouvoir. Ce qu'il y a de plus précieux est toujours leur partage, et ce sont eux qui cueillent la fieur de tout es que les mortels estiment de plus grand et de plus beau. Roger.

Quand le pêcheur plonge dans les eauspour rscueillir des perles, la plus belle est pour eux : pour eux aussi la meilleure part de la récolte obtenue par un travan commun. Que les serviteurs s'accommodent de leur portion, la première est pour le seigneur.

Bûhemund.

Je lui abandonne ses autres avantages ; mais je lui envie son privilège le plus précieux, celui de pouvoir choisir parmi les fleurs de la beauté. Ce qui charme le regards de tous, il le possède pour lui seul.

gg LA FIANCÉE

Rogei:

Le corsaire s'élance avec l'épée sur le rivage. Dans sa nocUirne invasion, il emmène les hommes et les femmes, il assouvit son désir brutal ; mais il n'ose toucher à la plus belle, elle est pour le roi.

Bohemund.

Maintenant allons garder l'entrée et le seuil de cette sainte retraite, afin qu'aucun profane ne pénètre dans ce mystère, et que nous méritions les éloges du maître qui nous a confié ce qu'il a de plus précieux. {Le chœur te retire vei^s le fond du théâtre.)

La scène change et représente une salle dans l'intérieur d'un palai».

DONA ISABELLE, DOiN MANUEL, DON CÉSAR.

ISABELLE. Enfin, le voilà venu ce jour solennel, tant désiré et si vivement attendu. Je vois mes fils unis par le cœur ; je joins leurs mains l'une à l'autre, et, pour la première fois dans celte réunion intime, votre heureuse mère peut ouvrir son cœur. Loin de nous est cette foule grossière de témoins qui se plaçait toujours entre vous et moi, toute prêle à combattre. Le bruit des armes n'etfraye plus mon oreille. Telle la troupe nocturne des hiboux, habitants d'une maison en ruines, quitte son vieux repaire et s'enfuit comme un noir essaim qui obscurcit la clarté du jour, lorsque l'ancien possesseur, longtemps exilé, revient avec un joyeux appareil construire un nouvel édifice, — telle la vieille haine s'enfuit avec son ténébreux cortège. Le soupçon au regard creux, l'envie au visage pâle et la méchanceté hideuse, quittent nos portes pour se rendre en murmurant dans l'enfer, et la confiance et la douce concorde reviennent ca souriant avec la paix. [Elle t'arrête un moment.) Mais ce n'est pas assez que ce jour TOUS rende un frère à chacun, il vous donne une sœur.

Vous êtes étonnés, vous me regardez avec surprise. Oui, mes fils, il est temps que je rompe le silence, que je brise le sceau d'un secret longtemps caché. J'ai donné aussi une fille à votre père ; vous avez une jeune sœur et vous l'embrasserez aujourd'hui.

DON CÉSAR. Que dis-tu, ma mère? Nous avons une sœur, et jamais nous n'avions entendu parler d'elle!

DON MANUEL. Nous avous bien entendu dire dans notre joyeuse ei;fance qu'une sœur nous était née ; mais on racontait que la mort l'avait enlevée au berceau.

ISABELLE. On se trompait ; elle vit.

DON CÉSAR. Elle vit, et tu l'as cachée !

ISABELLE. Je vous dirai les motifs de mon silence. Sachez ce qui s'est fait autrefois et quels en sont les fruits aujourd'hui. Vous étiez encore enfants, déjà cette déplorable antipathie, qui ne doit plus jamais renaître, vous divisait et jetait la tristesse dans le cœur de vos parents. Votre père eut un jour un rêve étrange ; il lui sembla voir sortir de sa couche nuptiale deux lauriers qui entrelaçaient leurs épais rameaux ; entre les deux s'élevait un lis qui devint une flamme, qui dévora les branches épaisses des lauriers, et qui, s'élançant avec fureur vers la voûte, embrasa et consuma en un instant dans un épouvantable incendie le palais tout entier. Effrayé de cette étonnante apparition, votre père consulta un astrologue arabe qui était son oracle, et en qui il mettait plus de confiance que je n'aurais voulu. L'Arabe déclara que si j'enfantais une fille, elle donnerait la mort à ses deux frères et que toute sa race périrait par elle. Je devins mère d'une fille ; votre père donna l'ordre cruel de la précipiter dans la mer. J'éludai cet arrêt de mort, et, par les soins discrets d'un serviteur fidèle, je gardai ma fille.

DON CÉSAR. Béni soit celui qui t'a prêté son assistance! La prudence ne manque jamais à l'amour d'une mère.

ISABELLE. Ce n'était pas seulement la voix de l'amour

maternel qui m'engageait à épargner mon enfant ; j'avais eu aussi un rêve merveilleux et prophétique quand mon sein portait cette fille. Je vis un enfant, beau comme le dieu de l'amour, qui jouait sur le^azon. Un lion sortit de la forêt, portant dans sa gueule ensanglantée la proie qu'il venait de saisir, et vint avec douceur la déposer sur le sein de l'enfant; un aigle planant dans les airs s'abattit, tenant entre ses serres un chevreau tremblant, et vint avec douceur le déposer sur le sein de l'enfant, et l'aigle et le lion, calmes et soumis, se placèrent aux pieds de l'enfant. Le sens de cette vision me fut expliqué par un moine, un homme aimé de Dieu, auprès duquel, dans toutes les souffrances de ce monde, mon cœur a toujours trouvé une consolation et un conseil. Il me dit que j'enfanterais une fille qui changerait en un sentiment d'amour ardent l'esprit belliqueux de mes fils. Je recueillis cette parole dans mon âme, me fiant plus au Dieu de vérité qu'à l'esprit de mensonge. Je sauvai cette enfant de divine promesse, cette fille de bénédiction, gage de mon espoir, qui devait être pour moi l'instrument de la paix quand votre haine s'accroissait sans cesse.

DON MANUEL, embrassant son frère. Notre sœur n'est plus nécessaire pour former le lien de notre amour, mais elle le resserrera davantage.

ISABELLE. Je l'ai placée dans une retraite cachée ; elle a été élevée mystérieusement loin de mes yeux par une main étrangère. Je me suis privée du bonheur ardemment désiré de la voir; car je craignais la sévérité de son père, qui, tourmenté sans cesse par une sombre méfiance, mettait des espions sur tous mes pas.

DON CÉSAR. Depuis trois mois notre père repose dans le tombeau. Qui a pu t'empêcher, ô ma mère ! de montrer au jour celle qui resta longtemps cachée et de réjouir nos cœurs ?

ISABELLE. Quel autre motif que vos malheureuses dis-

cordes, dont rien ne pouvait éteindre la rage, et qui, s'enllammant sur la tombe de voire père à peine expiré, n'offraient aucun moyen de réconciliation ? Pouvais-je placer votre sœur entre vos épées cruelles? Pouviez-vous, au milieu de l'orage, entendre la voix de voire mère, el devais-je exposer avant le temps à la fureur de votre haine ce gage d'une paix chérie, cette dernière ancre de mon pieux espoir? Il fallait d'abord que vous vinssiez à vous regarder comme frères, avant de placer entre vous cette sœur comme un ange de paix. Maintenant je le puis et je vais vous l'amener. J'ai envoyé mon vieux serviteur, et à chaque instant j'atlends son retour ; il doit l'enlever à sa paisible retraite et la conduire sur le cœur d'une mère et dans les bras de ses frères.

DON MANUEL. Elle u'cst pas la seule que tu presseras aujourd'hui dans les bras maternels. La joie entre par loules les portes, cl ce palais déserl va devenir le séjour des grâces charmantes. Maintenant, ma mère, apprends aussi mon secret. Tu me donnes une sœur, moi je veux t'offrir une seconde fille chérie. Oui, ma mère, bénis ton fils, mon cœur a trouvé, a choisi celle qui doit être la compagne de ma vie. Avant que le soleil ait (luilté l'horizon, j'amènerai à tes pieds l'épouse de don Manuel.

ISAB. LLE. Je presserai avec joie sur mon sein celle qui doit rendre heureux mon premier-né. Que la joie naisse sur ses pas, que toutes les fleurs de la vie et toutes les satisfactions récompensent le fils qui me rend la plus glorieuse des mères.

UON CÉSAR. Ne répands pas, ô ma mère ! toutes les bénédictions sur Ion premier-né. Si tu bénis l'amour, .iej,'amcnerai aussi une fille digne d'une telle mère. Elle m'a appris les sentiments nouveaux de l'amour, .'.vant que le jour soit fini, don César te présentera son .pou>o.

DON VANUEL. Puïssauce souveraine et divine de l'a-

mour, -^.'est ajuste litre qu'on le nomme la reine des âmes. Les éléments te sont soumis; tu peux rapprcrjer les sentiments les plus hostiles ; tout ce qui vil rt^onnaît ton pouvoir. Tu as vaincu la nature violente de mon frère qui, jusqu'à présent, était resté inflexible. (// embrasse don César.) Maintenant je crois à ton cœur et je te presse avec espoir sur mon sein fraternel. Je ne doute plus de toi, car tu peux aimer.

ISABELLE. Que 00 jour soit trois fois béni ! il a délivré en un instant de tous ses chagrins mon cœur oppressé. Je vois ma race appuyée sur des bases solides, et je puis regarder avec satisfaction dans l'immensité du temps. Hier encore, couverte du voile des veuves, délaissée, sans enfants, pareille à une morte, j'étais seule dans ces salles désertes, et aujourd'hui trois filles dans la fleur de la jeunesse se placent à mes côtés. Y a l-il, parmi toutes les femmes qui ont enfanté, une mère dont le bonheur puisse être comparé au mien ? Cependant quel prince voisin de notre pays nous donne ses royales filles? On ne m'a parlé d'aucune, et mes fils n'ont pu faire un choix indigne.

DON MANUEL. Aujourd'hui, ma mère, ne me demande pas de soulever le voile de mon bonheur. Le jour approche qui doit tout révéler. Ma fiancée se présentera d'elle-même. Sois assurée que tu la trouveras digne de toi.

ISABELLE. Je reconnais dans l'aîné de mes fils l'esprit et le caractère de son père. Il aimait ainsi à former ses projets au dedans de lui-môme, à assurer dans son cœur silencieux ses résolutions inébranlables. Je t'accorde volontiers ce bref délai; mais mon fils César, j'en suis sûre, va me nommer sa royale fiancée.

DON CÉSAR. Il n'est pas dans mon caractère de me encher mystérieusement; je porte mes sentiments écri's en toute liberté sur mon front. Mais ce que tu désiresavoir de moi, permets, ma mère, qu€ je te le dis^ franchement, moi-même je ne l'ai pas encore d9 maml..»

Demande-t-on d'où viennent les rayons enflammés du soleil? En éclairant le monde, ils se révèlent assez, leur lumière témoigne qu'ils proviennent de /a lumière. J'ai lu dans les yeux de ma fiancée, j'ai pénétré dans le fond de son cœur ; je connais celte perle à son pur éclat, mais je ne puis te dire son nom.

ISABELLE. Quoi 1 dou Césap? Explique-toi. Tu t'es abandonné à la force de ton premier sentiment d'amour comme à la voix de Dieu. J'attendais de toi la vivacité de la jeunesse, mais non pas l'aveuglement d'un enfant. Dis-nous ce qui a déterminé ton choix.

DON CÉSAR. Mon choix, ma mère ? Lorsque la puissance de la dt slinée entraîne l'homme à l'heure fatale, est-ce un choix ? Je n'allais pas chercher une fiancée, et vraiment une telle idée ne pouvait me venir dans la maison de la mort. C'est là que j'ai trouvé celle que je ne cherchais pas. Jusqu'alors la race légère des femmes m'a\ail été indifférente et n'avait pu m'émouvoir, car je n'eu voyais pas une semblable à toi, ma mère, que j'honore comme l'image de Dieu. C'était aux tristes funérailles de mon père ; nous étions cachés dans la foule ; car tu te rappelles que, dans ta prudence, tu nous avais ordonné de prendre un vêtement inconnu, afin que la violence de notre haine ne troublât pas avec fracas la dignité de cette cérémonie. Le vaisseau de l'église était tendu de noir ; vmgt statues, portant des flambeaux à la main, entouraient l'autel devant lequel était placé le cercueil, recouvert de la croix blanche et du drap mortuaire. Sur ce cercueil on voyait le bâton du conimanderaent, la couronne rovale, ies éperons d'or, iuMgiies du chevalier, et l'épée avec sa poignée orné*^ «iC diamants. Tout le peuple était dévotement à ger.viux. Du haut du chœur l'orgue invisible se fit entendre, et les chants furent entonnés par plus de cent voix. Tandis que les hymnes continuaient, le cercueil descendit lentement avec le corps qu'il renfer-

mait vers la demeure souterraine, dont l'ouverture était cachée parle drap mortuaire. Les terrestres ornements restèrent sur la terre ; ils ne devaient pas accompagner le mort dans sa profonde demeure. Cependant, porté avec des chants sur. les ailes des séraphins, "^me délivrée s'envolait en haut, cherchant le refuge du ciel et de la grâce divine. Je rappelle, ma mère, tout ceci à ton souvenir, et je le décris en détail, pour que tu voies si dans ce moment j'avais dans le cœur un désir mondain, et c'est cette heure grave et solennelle que l'arbitre de ma vie choisit pour me pénétrer d'un rayon de l'amour. Comment cela est-il arrivé ? Je me le demande en vain à moi-même.

ISABELLE. Achève; je veux tout savoir.

DON CÉSAR. D'où elle venait et comment elle s'est trouvée près de moi, ne me le demandez pas. Quand j'ai détourné les yeux, elle était à mes côtés ; à son approche, je fus saisi jusqu'au fond de l'âme d'une impression confuse, mais puissante et merveilleuse. Ce n'était pas la douceur enchanteresse de son sourire, la beauté de ses traits, ni la grâce de sa forme divine ; c'était une voix intime et profonde qui s'emparait de moi avec une force céleste, comme un pouvoir magique qu'on ne peut comprendre. Nos âmes semblèrent se toucher sans s'être communiquées, sans qu'une parole eût été prononcée. Quand je respirai l'air qu'elle respirait, elle m'était étrangère, et pourtant je la connaissais intérieurement, et tout à coup j'entendis distinctement en mon âme : C'est elle, ou quelle autre sur la terre ?

DON MANLEL Vinterj'ompt avec vivacité. C'est bien là l'éclair divin et sacré de l'amour qui frappe le cœur, l'atteint, l'enflamme. Quand deux âmes parentes se rencontrent, alors on ne peut plus ni choisir ni résister ; l'homme ne dénoue pas ce que le ciel a lié. Je suis comme mon frère. Ce qu'il vient de raconter est ma propre histoire, et je dois l'en remercier ; il a d'une

main heureuse levé le voile qu. couvrait le sentiment confus que j'éprouve.

ISABELLE. Je le vois, mes enfants suivent leur destinée à travers leur propre route. Le torrent fougueux qui tombe des montagnes se cre»;se son lit, s'ouvre son cnemin, sans chercher la route régulière que la prudence lui avait tracée. Je me soumets. Que pourrais-je faire? La main puissante et inllexible des dieux tisse la destinée confuse de ma maison. Le cœur de mes fils est le gage de mon espoir; leur naissance est noble et leurs pensées doivent l'être.

ISABELLE, DON MANUEL, DON CÉSAR. DIEGO se montre à la porte,

ISABELLE. Voyez. Voici mon fidèle serviteur. Approche, approche, honnête Diego. Où est mon enfant?... Ils savent tout, il n'y a plus de mystère. Oîi est-elle? parle, ne le cache pas plus longtemps. Nous sommes préparés à soutenir la plus grande joie. Viens. {File veut s'avancer avec lui vers la porte.) Qu'est-ce? Comment ! tu hésites, tu te tais ; ton regard ne m'annonce rien de bon. Qu'y a-t-il ? Parle. Un frisson me saisit. Où est-elle? où est Béatrix? {Elle veut sortir.)

DON MANUEL, à part avec surprise. Béatrix l...

DIEGO la retient. Restez.

ISABELLE. Où est-elle ? Celte anxiété me tue.

DIEGO. Elle n'est pas avec moi. Je ne vous ramèn pas votie fuie.

ISABELLE. Qu'est-il arrivé? Au nom de tous les saints parle !

DON CÉSAR. Où est ma sœur, malheureux ? Parle.

DIEGO. Elle est enlevée, emmenée par les corsaires Oh I pourquoi ai-je vu ce jour ?

DON MANLEL. Remettez-vous, ma mère.

■ DON CÉSAR. Du courage ! Gontenez-vjus jusqu'à ce que vous ayez tout appris.

DIEGO. J'ai parcouru rapidement, comme vous me l'aviez ordonné, le chemin qui conduit au couvent, que j'avais suivi tant de fois et que j'espérais suivre pour la dernière. La joie me donnait des ailes...

DON CÉSAR. Au fait.

DON MANUEL. Parle.

DIEGO. J'arrive dans cette cour du couvent que je connais si bien ; je demande votre fille ; je vois l'expression de l'effroi dans tous les regards, ei j'apprends avec horreur cette catastrophe. {Isabelle tombe pâle et tremblante sur un fauteuil; don Manuel s'empresse auprès d'elle.)

DON CÉSAR. Et les Maures, dis-tu, l'ont enlevée? A-t-on vu les Maures? Qui a été témoin de ce fait?

DIEGO. On a vu un navire de corsaires maures qui ont jeté l'ancre dans une baie voisine du couvent.

DON CÉSAR. Plus d'un navire se réfugie dans celte baie pour échapper à la fureur de l'ouragan. Où est ce vaisseau?

DIEGO. On l'a vu ce matin en pleine mer, gagnant le large à force de voiles.

DON CÉSAR. A-t-on entendu parler d'un autre brigandage? Les Maures ne se contentent pas d'une seule proie.

DiÉGO. Ils se sont emparés avec violence des troudeaux de bœufs qui paissaient dans cet endroit.

DON CÉSAR. Comment les brigands ont-ils pu commettre leur vol dans l'intérieur d'un cloître bien fermé?

DIEGO. Les murs du jardin de ce cloître sont faciles à franchir avec une échelle.

DON CÉSAR, Comment sont-ils entrés dans l'intérieur des cellules? car les pieuses nonnes sont soumises à une discipline rigoureuse.

DiÉGO. Celles qui ne sont pas encore liées par des vœux peuvent se promener en liberté.

DON CÉSAR. Usait-elle souvent de la liberté qui lui était accordée? Dis-moi cela.

DIEGO. Souvent on la voyait chercher la solitude du jardin; seulement elle n'est pas revenue.

Do:^ CÉSAR, après un moment de réflexion. Enlevée, dis-tu? S'il était facile aux brigands de l'enlever, elle a pu aussi prendre la fuite.

ISABELLE se lève. C'est la violence, c'est un rapt criminel. Ma fille ne pouvait oublier son devoir au poin" de suivre librement un ravisseur. Don Manuel, don César, je devais aujourd'hui vous donner une sœur, maintenant il faut que je la doive à votre bras héroïque. Déployez votre courage. Mes fils, vous ne pouvez souffrir paisiblement que votre sœur soit la proie d'un voleur audacieux. Prenez les armes, équipez des navires, parcourez toute la côte, poursuivez les brigands sur toutes les mers, votre sœur vous est enlevée.

DON CÉSAR. Adieu, je vole à la découverte et à la vengeance. [Il sort.)

DON MANUEL, se réveillant d'une distraction profonde, se tourne avec inquiétude vers Diego. Quand dis-tu qu'elle a disparu ?

DIEGO. Depuis ce matin on ne l'a pas revue. DON MANUEL, à dona Isabelle. Et ta fille se nomme Béatrlx ?

ISABELLE. C'est là son nom. Hâte-toi, plus de questions.

DON MANUEL. Eucorc uue chose, ma mère, dis-lamoi.

ISABELLE. Hâte -toi d'agir. Suis l'exemple de ton frère.

DON MANUEL. Daus quelle contrée, je t'en conjure... ISABELLE, le pressant de partir. Vois mes larmes, mon angoisse mortelle.

DON MANDEL. Daus qucllc conlréc la tenais-tu cachée ?

ISABELLE. Oh ! elle n'était pas cachée au centre de la terre.

DIEGO. Une crainte subite me saisit.

DON MANUEL. Lacraintc! Et pourquoi? Dis ce que lu sais.

DIEGO. Je crains d'avoir été la cause innocente de son enlèvement.

ISABELLE. Malheureux! dis-nous ce qui est arrivé !

D!ÉG0. Je vous l'avais caché, princesse, pour épargner quelque souci à votre cœur maternel. Le jour où le prince fut enseveli, tout le peuple, avide de nouveauté, se pressait h. celte triste solennité. La nouvelle en était venue jusqu'aux murs du cloître. Votre fille me conjura avec des instances réitérées, de lui laisser voir cette cérémonie. Moi, malheureux, je me laissai fléchir. Elle s'enveloppa d'un vêtement de deuil, et fut ainsi témoin des funérailles. Je crains que dans la foule, qui accourait là de toutes parts, elle n'ait éié exposée aux regards du corsaire, car nul vêtement ne cache l'éclat de sa beauté.

DON MANUEL, à part et rassuré. Heureuses paroles qui soulagent mon cœur! Ce n'est pas elle : ce qu'il dit ne se rapporte pas à elle.

ISABELLE. Vieillard insensé ! ainsi tu m'as trahie?

DIEGO. Princesse, je croyais bien faire, je croyais reconnaître dans ce désir la voix de la nature, la force du s.ing. Je pensais que c'était l'œuvre môme du ciel, qui, par une secrète et tendre impulsion, conduisait la lille sur le tombeau de son père. J'ai voulu céder au pieux devoir qu'elle avait droit d'accomplir. Ainsi, par de bonnes intentions, j'ai mal agi.

DON MANUEL, à part. Pourquoi rester ici dans les tourments du doute et de la crainte ? Je vais sur-Iecliamp trouver la lumière et la certitude. (// veut sortir.)

DON CÉSAR revient. Arrête, don Manuel, je veux te suivre.

DE MKSSliNE. 307

DON MANUEL. Nc me suis pas, reste. Que personne ne me suive.

DON CÉSAR le regarde avec surprise. Qu'esl-il arrivée mon IVère ? Dis-le moi, ma mère.

ISABELLE. Je l'ignore; je ne le reconnais plus.

DON CÉSAR. Tu me vois revenir, ma mère ; car, dans Tardcur de mon zèle, j'ai oublié de le demander un sigîic pour me faire reconnaître ma sœur. Comment retrouver ses traces avant de savoir dans quel lieu les brigands l'ont enlevée ? Nomme-moi le cloître où elle était cachée.

ISABELLE. Il est consacré 5 sainte Cécile. La forêt qui s'étend sur les pentes de l'Eina le couvre comme pour en faiie l'asile silencieux des âmes.

DON CÉSAR. Aie bon courage! fie-toi à tes fils. Je te ramènerai notre sœur, dussé-je la chercher sur toutes les mers et dans toutes les contrées ! Il y a cependart, ma mère, une chose qui m'afflige. J'ai laissé ma fiancée sous une protection étrangère. Je ne puis confier qu'à toi ce précieux dépôt; je vais te l'envoyer, tu la verras, et dans ses bras, sur son tendre cœur, tu oublieras les inquiétudes et tes souffrances.

ISABELLE. Quand cessera enfin l'antique malédiction qui pèse sur celle maison? Un génie perfide se joue de mes espérances, et sa rage envieuse ne s'apaise jamais. Je me croyais si près du port, je me confiais avec tant de sécurité au gage de bonheur, je croyais toutes les tempêtes assoupies, et déjà, d'un regard joyeux, je voyais la terre éclairée par les rayons du soleil couchant, et voilà qu'une tempête s'élève dans le ciel serein, et me force à lutter encore contre les vagues. {Elle te retire dans l'intérieur du palais. Diego la suit.)

108 LA FIANCEE

La scène représente le jardin, LES DEUX CHŒURS, puis BÉATRIX.

Le chœur de don Manuel s'avance dans un appareil de fête^ orné de guirlandes, portant la parure de fiancée qui a clé décrite plus haut. Le chœur de don César veut lui interdire Ventrée.

PREMIER CHŒUR. Cajetaïi. Tu feras bien de quitter ce lieu.

DEUXIÈME CHŒUR. Bokemvnd. Je le quillerai si de plus vaillants l'exigent.

PREMIER CHŒUR. Ccijetan. Tu devrais remarquer que ta présence est importune.

DEUXIÈME CHŒUR. Bohemund. Puisque cela le déplaît, je reste.

PREMIER CHŒUR. Cajetaïi. Voici mon poste. Qui ose m'arrêler?

DEUXIÈME CHŒUR. Bohemund. Moi je puis le faire : je commande ici.

PREMIER CHŒUR. Cajeton. C'est mon maître, don Manuel, qui m'envoie.

DEUXIÈME CHŒUR. Bohemund. Et moi je reste ici par l'ordre de mon maître.

PREMIER CHŒUR. Cajetan. Le plus jeune doit cédera l'aîné.

DEUXIÈME CHŒUR. Bohemund. Le monde appartient au premier occupant.

PREMIER CHŒUR. Cajetan. Va, loi que je hais, quitte le terrain.

DEUXIÈME CHŒUR. Bohemund. Non pas avant d'avoir mesuré nos épées.

PREMIER CHŒUR. Cajetan. Te Irouverai-je partout sur mon chemin ?

DEUXIÈME CHŒUR. Bohcmund. Partout où cela me plaît, je puis le braver.

PREMIER CHOEUR. Cûjetan. Qu'as-tu donc à écouter ici el à épier?

DEUXIÈME ciiCEUR. Bohemund. Qu'as-lu à demandei et à prescrire?

PREMIER cncEUR. Cajetûii. Je ne suis pas ici pour le parler et te répondre.

DEUXIÈME CHŒUR. Bohcmund. Et moi je ne daigne pas le parler.

PREMIER ciiŒUR. Cajetau. Jeune homme, tu dois du respect à mon âge.

DEUXIÈME CHOEUR. Bohemund. Ma bravoure est éprouvée comme la tienne.

BÉATRix sort précipitamment. Malheur à moi ! Que veulent ces hommes farouches ?

PREMIER CHOEUR. Cajctan, ausecond.Sc le dédaigne, loi et ton air orgueilleux.

DEUXIÈME cHCEUfi. Bohemund. Le maître que je sers vaut mieux que le lien.

BÉATRIX. Oh ! malheureuse ! malheureuse! s'il venait maintenant.

PREMIER CHŒUR. CùJetan. Tu mens : don Manuel l'emporte de beaucoup sur lui.

DEUXIÈME CHOEUR. Bohemuïid. Mon maître a l'avantage dans chaque combat.

BÉATRIX. Il va venir; voici l'heure.

PREMIER CHŒUR. Co.jetan. Si ce n'était par amour pour la paix, je me ferais rendre justice.

DEUXIÈME CHŒUR. Bo/iemund. C'est la crainte et non la paix qui t'arrête.

BÉATRIX. Oh ! que n'est-il à mille lieues d'ici !

PREMIER CHŒUR. Cojetan. Je crains la loi et non menace de ton regard.

DEUXIÈME CHŒUR. Bohcmund. Tu fais bien : la loi l'appui du lâche.

PREMIER CHŒUR. Cajetati. Commence donc et je t'im te rai.

'deuxième chœur. Bohemund. Le glaive est tiré.

LÉATP.ix, dcms la plus vive anxiété. Ils vont en venir aux mains ; les cpccs brillent. 0 vous, puissances du ciel I retenez ses pas, placez-vous sur son chemin, imposez-lui des retards et des obstacles, metlez-lui aux pieds un réseau, afin qu'il n'arrive pas en ce moment. Saints anges que j'ai conjurés de l'amener ici, n'écoutez pas ma prière, emmenez-le bien loin, bien loin d'ici. (Elle rentre au moment oh les chœurs vont s'attaquer. Don Manuel paraît.)

DON MANUEL, LE CHQEUEl,

DON MANUEL. Quc vois-jc? arrêtez.

PREMIER CHŒUR, au secoud. Cajetan, Bérenger, Manfred. Avance ! avance !

DEUXIÈME cHŒiuR. Bohemund^ Roger, Hippolyte. A bas ces gens-là, à bas !

EON MANUEL s'avance entre eux, l'épée nue. Arrêtez I

PREMIER CHŒUR. Cojetan. C'est le prince 1

DEUXIÈME CHŒUR. Boheniund. C'est son frère. Paix !

DON MANUEL. J'élcuds roidc mort sur la place le premier qui voudrait continuer le combat, et qui menacerail seulement du regard son adversaire... Êles-vous en démence? Quel démon vous pousse à raviver les flammes de nos anciennes discordes, qui doivent être éteintes à tout jamais? Qui a commencé le combat? Parlez : je veux le savoir.

PREMIER CHŒUR. Cajetan, Bérenger. Ils étaient ici...

DEUXIÈME CHŒUR. Roger, Bohemund. Ils venaient...

DON MANUEL, au premier chœur. Parle, toi.

PREMIER CHŒUR. Cajctan. Nous venions ici , mon prince, apporter les parures nupliales, comme tu nous l'as ordonné. Préparés à une fête, comme tu le vois, et non pas au combat, nous suivions en paix notre chemin, ne pensant à aucune hostilité, et nous fiant à l'ai» liance jurée. Nous avons trouvé ceux ci campés dans ce lien comme des ennemis, et nous en défendant l'entrce avec violence.

DON MANUEL. Inscnsés! Nul asile n'est-il donc à l'abri de votre rage aveugle? Faut-il que votre haine pénètre jusque dans le séjour silencieux de l'innocence pour en troubler la paix? {Au second chœur.) Relireloi; ii y a ici des secrets qui ne permettent pas que tu restes ici. [Voyant le chœur hésiter.) Retire-toi; ton maître te l'ordonne par ma voix; car nous n'avons à présent qu'une âme et qu'une pensée. Mes ordres sont les siens. Va. {Au premier chœur,) Toi, demeure et garde l'entrée.

DEUXIÈME CHŒUR. Bohemund. Que faire? Les princes sont réconciliés ; cela est certain ; et se jeter avec ardeur dans les querelles ou les combats des grands sans y être appelé, c'est souvent plus dangereux qu'utile. Car, lorsque les grands sont las de combattre, ils rejettent sur l'homme obscur qui les a servis sans défiance les apparences sanglantes du crime et se montrent sans tache. Laissons donc les princes s'accorder entre eux. Je pense qu'il est plus sage d'obéir. {Le deuxième chœur se retire. Le premier se place au fond de la scène. Au même instant Béatrix paraît et se jette dans les bras de don Manuel.)

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