BÉATRIX, DON MANUEL
BÉATRIX. C'est toi ! je te revois donc. Cruel ! tu m'as laissée longtemps, bien longtemps languir. Tu m'as livrée à la crainte et à l'angoisse ; mais n'en parlons plus. Je te revois. Dans tes bras chéris est mon asile, ma protection contre tous les dangers. Viens : ils sont loin; nous pouvons fuir. Viens; ne perdons pas un instant. [Elle veut l'entraîne?' et le regarde plus attentivement.) Mais qu'as-tu donc? Pourquoi cet air froid et solennel? Tu t'arraches de mes bras comme si tu voulais t'éloigner de moi 1 Je ne te reconnais plus. Est-ce bien don Manuel, mon époux, mon bien-aimé? • DON MANUEL. Béatrixl
312 LA riAx\CEE
BÉ.vTRix. Non, ne parle pas; ce n'est pas le temps de discourir. Partons au plus vite ; viens ; les moments sont précieux.
DON MANUEL. Reste: réponds-moi.
BÉATRix. Partons, partons avant que ces hommes reviennent.
DON MANUEL. Rcstc ; CCS liommcs ne peuvent nous nuire.
BÉATRIX Oh! tu ne les connais pas. Viens : fuj'ons.
DON MANUEL. Défendue par mon bras, que peux-tu craindre ?
lÉATRix. Oh ! crois-moi, il y a ici des hommes puissants.
DON MANUEL. Nul, ô ma bien-aimée! n'est plus puissant que moi.
BÉATRIX. Toi seul contre un si grand nombre !
DON MANUEL. Moi scul ! Ccs liommcs que tu crains...
BÉATRIX. Tu ne les connais pas, tu ne sais pas à qui ils obéissent.
DON MANUEL, lls m'obéisscnt à moi, je suis leur souverain.
BÉATRIX. Tu es... Quel effroi traverse mon âme !
DON MANUEL. Apprends enfin, Béatrix, à me connaître. Je ne suis pas ce que je semblais être, un pauvre chevalier, un inconnu, un amant qui ne demandait que ton amour. Je t'ai caché qui je suis, quelle est raon origine, et quel est mon pouvoir.
BÉATRIX. Tu n'es pas don Manuel ! Malheureuse ! Qui es-tu ?
DON MANUEL. Je mc nomme don Manuel ; mais je suis au-dessus de tous ceux qui portent ce nom dans celte ville. Je suis don Manuel, prince de Messine.
BÉATRIX. Tu serais don Manuel, frère de don César?
DON MANUEL. Dou Gésar cst mon frère.
BÉATRIX. Il est ton frère?
DON MANUEL. Comment! cela t'effraye? Connais-tu
DE MESSIiNE. 313
don César? Connais-lu encore quelqu'un de mon sang?
BÉATRix. Tu es don Manuel qu'une haine irréconciliable et une lutte perpétuelle séparent do Ion frère?
DON MANUEL. Nous sommes réconciliés. Dès aujourd'hui nous sommes frères non-seulement par la naissance, mais par le cœur.
BÉATRIX. Réconciliés dès aujourd'hui?
DON MANUEL. Parle. Que t'est-il arrivé? D'où vient cette émotion ? Tu ne pouvais connaître ma famille que de nom. Sais-je ti ut ton secret? Ne m'as-tu rien caché? m'as-lu tout dit?
BEATRIX. A quoi penses-tu? Comment? Que pourraisje avoir à t'avouer?
DON MANUEL. Tu ne m'as encore rien dit de ta mère. Qui est-elle? La reconnaîlrais-tu si je le la dépeignais, si je te la faisais voir?
BÉATRIX. Tu la connais, tu la connais, et tu me l'as caché?
DON MANUEL. MalheuF à toi 1 malheur à moi 1 si je la connais.
BÉATRIX. Oh ! son aspect est doux comme la lumière du soleil. Je la vois devant moi. Mes souvenirs se réveillent, et sa céleste figure semble surgir du fond de mon âme. Je vois ses boucles de cheveux noirs qui ombragent le noble contour de son cou d'ivoire. Je vois le cercle de son front sans tache et l'éclat de ses grands yeux limpides. Les sons touchants de sa voix éveillent en moi...
DON MANTVL. Mallicur à moi ! c'est elle que tu dépeins.
BÉATRIX. Et c'est elle que je fuis. Devais-je l'abandonner le matin même du jour qui devait à jamais me réunir à elle? Oh! je sacrifie pour toi ma mère même.
DON MANUEL. La princcssc de Messine sera ta mère. Je vais te conduire vers elle, elle t'attend.
lU. «'
t14 LA FIANCÉE
BÉATRix. Que dis-tu? Ta mère est celle de don César ? Tu veux me conduire à elle? Oh .'jamais ! jamais!
DON MANUEL. Tu tremblcs? Que signifie cette terreur? Ma mère n'est-elle pas une étrangère pour toi?
BÉATRIX. Ah ! triste et fatale découverte ! Ah ! pourquoi ai-je vu ce jour !
DON MANUEL. Qui pcut fc causcr une telle angoisse, quand tu me connais, quand tu trouves le prince dans l'inconnu?
BÉATRIX. Oh ! rends-moi l'inconnu. Je serais heureuse avec lui dans une île déserte.
DON CÉSAR, derrière le théâtre. Retirez-vous. Quelle est cette foule rassemblée ici?
BÉATRIX. Dieu ! cette voix ! Où me cacher ?
DON MANUEL. Tu conuais cette voix? Non, tu ne l'as jamais entendue et tu ne peux la reconnaître.
BÉATRIX. Viens, fuyons. Ne nous arrêtons pas.
DON MANUEL. Pourquoi fuir? C'est la voix de mon frère ; il me cherche. Je suis surpris, il est vrai, qu'il ait découvert...
BÉATRIX. Au nom de tous les saints, évite-le. Ne t'expose pas à son impétueuse rencontre. Fais qu'il ne te trouve pas dans ce lieu.
DON MANUEL. Chère âme, la crainte t'égare. Ta ne m'entends pas. Nous sommes réconciliés.
BÉATRIX. 0 ciel ! délivre-moi de cet instant.
DON MANUEL. Quel pressentiment ! Quelle pensée me saisit et me fait frissonner!,.. Serait-il possible?... Cette voix ne te serait-elle pas étrangère ?... Béatrix ! tu étais... Je tremble de t'interroger... Tu étais auxfuné railles de mon père ?
BÉATrix. Malheur à moi.
DON MANUEL. Tu y étais?
BÉATRIX. Ne sois pas irrité.
DON MANUEL. Malheurcuse !
BÉATRIX. J'y étais.
DON MANUEL. HorrCUF I
BÉATuix. Ce désir était trop violent. Pardonne-moi. Je l'avouerai ce désir; mais toi tu reçus ma prière d'un air sombre et froid, et je me tus. Mais je ne sais que astre malfaisant me poussait avec une force irrésisti-» ble; il me fallut satisfaire àl'ardente impulsion démon cœur. Le vieux serviteur me prêta son appui, et je te désobéis, et j'allai à ces funérailles. {E lie se penche vers lui. Don César entre accompagné de tout le chœur, "^