ACTE I, SCÈNE I
BAL'MGARTEN. Ce quG chaque homme libre ferait à ma place. .l'ai fait usage de mon bon droit sur celui qui a attenté à mon honneur et à ma femme.
KUONi. Est-ce que le bailli a attenté à votre honneur?
BAUMGARTEN. Dicu et ma bonne hache l'ont empêché d'accomplir ses mauvais desseins.
WERNi. Vous lui avez fendu la tête avec votre hache?
KUOJîi. Oh ! racontez-nous cela ; vous en aurez le temps avant que le canot soit détaché du rivage.
BAUMGARTEN. J'étais à couper du bois dans la forêt, lorsque ma femme accourt dans les angoisses de la mort, et me dit que le bailli est dans ma maison, qu'il a ordonné qu'on lui préparât un bain, qu'il a voulu oblenird'elle deschosesindignes, et qu'elle s'est échappée pour venir me chercher. Là-dessus je m'en vais, et, sans plus attendre, je le frappe dans son bain avec ma hache.
wERNi. Vous avez bien fait ; personne ne peut vous en blâmer.
KUONi. Le misérable ! il a reçu ce qu'il mérite. Il y a longtemps que le peuple d'Unterwald lui en devait autant.
BAUMGARTEN. Le fait Bst dcvcnu public, on me poursuit, et pendant que nous causons... Dieu lie temps coule. (On entend le tonnerre.)
KuoNi. Dépêche-toi, batelier ; passe ce brave homme de l'autre côté.
RUODi. Ne partez pas; un orage terrible s'avance, il faut attendre.
BAUMGARTEN. Dicu puissant ! jsne puis attendre ; chaque instant de retard est mortel.
Kuoxi, au pêcheur. Essayez ; avec l'aide de Dieu, il faut aider au prochain. Pareille chose peut arrivera chacun de nous. [Éclairs et tonnerre.)
RUOKi. La tempête est déchaînée. Voyez comme les vagues sont hautes. Je ne pourrai gouverner ma barque contre l'orage et les flots.
BAUMGARTEN embrcissB ses genoux. Que Dieu vous aide comme vous aurez pitié de moi !
WERNi. Il y va de sa vie ; sois compatissant, batelier.
RUONi. C'est un père de famille, il a une femme et des enfants. {On entend des coups de tonnerre répétés.)
RUODi. Gomment ! j'ai aussi une vie à perdre, j'ai comme lui une femme et des enfants à la maison. Voyez comme la temptîte mugit, comme elle s'avance, comme les vagues s'élèvent du fond du lac. Je voudrais bien sauver ce brave homme; mais c'est tout à fait impossible, vous le voyez vous-mêmes.
BAUMGARTEN, à genoux. Il faut donc que je tombe entre les mains de l'ennemi, et le rivage qui me sauverait est là tout près, en face de moi ! Il est là, mes regards l'atteignent, le son de ma voix y parvient, voici la barque qui m'y porterait, et il faut que je reste ici sans secours et sans espoir !
RUONi. Regardez qui vient ici.
wERNi. C'est Tell de Bûrglen.
GUILLAUME TELL, avcc soH arbalète. Quel est cet homme qui implore du secours?
KUGM. C'est un homme d'Alzellen qui a défendu son honneur, et qui a tué Wolfenschiessen, le bailli royal qui demeure à Rossberg. Les cavaliers du gouverneur sont sur ses pas ; il prie le batelier de le passer de l'autre côlé, mais celui-ci a peur de l'orage et ne veut pas s'y exposer.
RUODi. Voilà Tell, qui sait aussi manier la rame ; il peut vous dire s'il est possible d'entreprendre ce passage. {Violents coups de tonnerre, le lac mugit.) Ce serait me jeter dans la gueule de l'enfer. Aucun homme sensé n'oserait essayer ce passage.
TELL. Un brave homme ne songe à lui qu'en dernier lieu. Aie confiance au ciel, et secours l'opprimé.
RUODI. On donne de bons conseils quand on est dans le port. Voici la barque et voici le lac; essayez.