‹ ThéâtreChapitre 235 sur 286 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

STAUFFACHER. A Melchlhal, auprès de Rerns, demeure un honnête homme qu'on appelle Henri de Halden ; ses paroles ont de l'influence sur le peuple.

WALTHER FURST. Qui ne le connaît ? Eh bien ! que lui esl-il arrivé? Achevez.

STAiTFACHER. Laudenberg, pour punir son fils d'une faute légère, voulait faire enlever les deux meilleurs bœufs attelés à sa charrue ; le jeune homme a frappé l'envoyé de Landenberg, et a pris la fuite.

WALTHER FURST, dans une vive anxiété. Et le père? Dites-moi, que lui est-il arrivé ?

STALTFACHER. Landenberg a fait sommer le père de lui livrer sur-le-champ son fils, et comme le vieillard jurait avec vérité qu'il n'avait aucune nouvelle du fugitif, le gouverneur a fait venir les bourreaux.

WALTHER FURST se lève et veut Vemmener de Vautre côté. Oh ! silence ! rien de plus.

STAUFFACHER, élevant la voix. « Le fils m'est échappé, a-t-il dit, mais tu es en mon pouvoir... Qu'on le jette par terre, et qu'on lui enfonce une pointe d'acier dans les yeux. »

WALTHER FURST. Dieu de miséricorde !

MELCHTHAL se précipite dans la chambre. Dans lei yeux, dites-vous ?

STAUFFACHER, étonné, à Walther Furst. Qui est ce jeune homme?

MELCUTUAL, duns uu état convulsif. Dans les yeux?... Parlez.

WALTiiER FURST. Oh ! le malheurcux !

STAUFFACHER. Qui esl-'û? {Walthcr Fu7'st lui fait un signe.) C'est le fils? Juste Dieu !

MELCUTUAL. El j'étais loin !... Dans les deux yeux?

wALTiiER FURST. Maîtriscz-vous ; supportez ce mal- Leur en homme.

MELCUTUAL. C'cst par ma faute, c'est à cause de mon emportement... Ainsi aveugle, réellement aveugle, tout à fait aveugle ?

36« GUILLAUME TELl.

STACFFACHER. Jc l'ai dit : le foyer de ses regards est éteint, jamais il ne reverra la lumière du soleil.

WALTHER FIRST. Ménagez sa douleur.

MELCHTHAL. Jamais, plus jamais ! (// met la main de^ vont ses yeux, et se tait quelques instants ; puis il se tourne vers l'un et vers Vautj^e, et parle d'une voix étouffée par les larmes.) Oh ! c'est un noble présent du ciel que la lumière du jour. .. Tous les ôtres, toutes les créatures heureuses vivent de lumière... La plante elle-même cb.crche avec joie la lumière, et lui il restera dans la nuil, dans l'éternelle obscurité. Le vert gazon ne récréera plus ses regards, il ne verra plus l'émail des (icnrsct leur éclat de pourpre. Mourir n'est rien... mais \ivre et ne pas voir, voilà ce qui est horrible ! Pourquoi me regardez-vous avec tant de compassion ? Moi, j'ai deux bons yeux, et je ne puis en donner un à mon père aveugle, je ne puis lui donner une étincelle de cet océan de lumière où plongent mes regards éblouis.

STAUFFACHER. Hélas ! il faut que j'augmente encore votre douleur, au lieu d'y remédier. Voire ])èrc est plus malheureux encore, car le gouverneur lui a tout ravi, et ne lui a laissé qu'un bâton pour s'en aller nu et aveugle de porie en porte.

MELCUTiiAL. Rien qu'un bâton à ce vieillard aveugle ! Piivé de tout, même de la lumière du soleil, ce bien des plus pauvres ! Maintenant ne me parlez plus de rester ici, de me cacher ! Quel misérable lâche j'ai été dépenser à ma propre sûreté et non pas à la tienne, de laisser la tôle chérie comme gage entre les mains de ce misérable ! Adieu donc, honteuse prévoyance ! Je ne veux plus penser qu'à une vengeance sanglante. Personne ne m'arrêtera; je veux aller là-bas redemander au gouverneur les yeux de mon père ; je le trouverai au milieu de ses soldats... Que m'importe la vie, si j'éteins dans son sang l'ardeur de mon affreuse douleur. (// ?;eut sortir.)

WALTHER FURST. Rcstcz ; quc pouvez-vûus contre lui?

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