‹ ThéâtreChapitre 259 sur 286 · ACTE III, SCENE III. 39f · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE III. 39f

honnête homme doit nous mépriser. Faire la révérence à un chapeau! c'est là, il faut l'avouer, une folle fantaisie.

FRiESSHARDT. Pourquoi pas h un chapeau? Tu la fais bien à des cerveaux vides, {ffildegarde, Mathilde, Éli' sabeth arrivent avec leurs enfants et tournent autour du mât.)

LEUTHOLD. Et tu cs uu coquin si zélé ! Tu ferais volontiers du mal à ces braves gens. Mais salue qui voudra ce chapeau, je ferme les yeux et je ne vois rien.

MATHiLDE. Mcs cufauts, voilà le chapeau du gouverneur, montrez-lui du respect.

ELISABETH. Dicu veuille qu'il nous quitte en ne nous laissant que son chapeau ! les choses n'en iraient pas plus mal dans le pays.

FRIESSHARDT les renvoie. Éloignez-vous, misérables troupeaux de femmes! On n'a pas besoin de vous. Envoyez ici vos maris, s'ils ont le courage de braver notre consigne. {Les femmes sortent. Tell s'avance avec sonarbalète, conduisant son enfant par la main; ils passent devant le chapeau sans y faire attention.)

WALTHER, montrant le Bannberg. Mon père, est-il vrai que sur cette montagne les arbres saignent quand on les frappe avec la hache?

TELL. Qui t'a dit cela, enfant?

WALTHER. C'est Ic maître berger; il raconte qu'il y a une magie dans ces arbres, et quand un horame les a endommagés, sa main sort de sa fosse après sa mort.

TELL. Il y a une magie dans ces arbres, c'est vrai. Vois-tu là-bas ces hautes montagnes dont la poiale blanche s'élève jusqu'au ciel?

"WALTHER. Ce sont les glaciers qui résonnent la nuit comme le tonnerre et d'où tombent les avalanches.

TELL. Oui, mon enfant; et les avalanches auraient depuis longtemps englouti le bourg d'Altdorf, si la forêt qui est là au-dessiSf"» de nous ne lui servait de sauvegarde.

WALTHER, après un moment de réflexion. Mon père, est il des contrées où l'on ne voit pas de montagnes?

TELL. Quand on descend de nos montagnes et que l'on va toujours plus bas en suivant le cours du fleuve, on arrive dans une vaste contrée ouverte où les torrents n'écumenl plus, où les rivières coulent lentes et paisibles. Là, de tous les côtés, le blé grandit librement dans de belles plaines, et le pays est comme un jardin.

WALTHER. Eh bien! mon père, pourquoi ne descendons-nous pas à la liâte dans ce beau pays, au lieu de vivre ici dans le tourment et l'anxiété?

TELL. Ce pays est bon et beau comme le ciel, mais ceux qui le cultivent ne jouissent pas de la moisson qu'ils ont semée.

WALTHEu. Est-ce qu'ils ne sont pas libres comme toi dans leur patrimoine?

TELL. Les champs appartiennent à l'évêque et au roi.

WALTHER. Mais ils peuvent chasser librement dans les forêts?

TELL. Le gibier et les oiseaux appartiennent au seigneur.

■WALTHER. Ils pcuveut alors pêcher dans les rivières?

TELL. Les rivières, la mer, le sel, appartiennent au roi.

WALTHER. Qui cst donc ce roi qu'ils craignent tous?

TELL. C'est un homme qui les protège et les nourrit.

«ALTHER. Ne peuvent-ils passe protéger eux-mêmes?

TELL. Là le voisin n'ose se fier à son voisin.

"WALTHER. Mon père, je serais mal à mon aise dans ce pays ; j'aime mieux rester sous les avalanches.

TELL. Oui, mon enfant, mieux vaut êlre près des glaciers que près des hommes méchants. {Ils veulent pouriuivre leur route.)

WALTHER. Regarde, mon père, le chapeau placé sur cette perche!

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TELL. Que nous importe ce chapeau ! Viens, suismoi. {Pendant gu ils s'éloignent, Friesshardt s'avance avec sa pique.)

FRiESSHARDT. Au nom de l'erapereur, arrêtez et n'allez pas plus loin.

TELLsaeseV lapique. Que voulez-vous ? pourquoi m'arrôtez-vous?

FRIESSHARDT. Vous avez violé l'ordonnance, suiveznous.

LEUTHOLD. Vous n'avez pas fait la révérence à ce chapeau.

TELL. Mon ami, laissez-moi passer.

FRIESSHARDT. Allons, allons, en prison.

WALTHER. Mon père, en prison? Au secours ! au secours/ {fis courent sur la scène.) Ici, braves gens, aideznous! prêtez-nous votre appui. {Ils l'emmènent prisonnier. Le curé et le sacristain viennent avec trois autres hommes.)

LE SACRISTAIN, Qu'y a-t-il ?

LE CURÉ. Pourquoi mets-tu la main sur cet homme?

FRIESSHARDT. C'csl uu ennemi de l'empereur, un traître.

TELL, le secouant rudement. Moi, un traître !

LE CURÉ. Tu te trompes, ami ; c'est Tell, un homme d'honneur et un brave citoyen.

WALTHER aperçoit Walther Furst, et court au-devant de lui. Au secours, grand-père ! on fait violence à mon père.

FRIESSHARDT. En prison, marche.

WALTHER FURST, occourant. Je suissa caution, arrêtez. Au nom de Dieu, Tell, qu'est-il arrivé? {Melchthal et Stauffacher enfilent.)

FRIESSHARDT. Il méprisc la puissance suprême du gouverneur et ne veut pas la reconnaître.

STAUFFACHER. Tcll sc sciait-il conduit ainsi?

MELCHTHAL. Tu mcHS, coquiu.

LEUTHOLD. Il n'a pas salué ce chapeau.

402 G CILLAI ME TELL.

"WALTHER FURST. Et pour ceîa il faut qu'il aille en prison? Mon ami, accepte ma caution et laisse-le libre.

FRiESSHARDT. Gaitle ta caution pour toi, nous obéissons à la consigne. Allons, qu'on l'emmène.

MELCUTHAL. C'cstune violence révoltante. Souffrironsnous qu'on le dérobe ainsi impunément à nos yeux?

LE SACRISTAIN. Nous sommcs les plus forts, mes amis, ne souffrez pas ceci, nous devons nous aider l'un l'autre.

FRIESSHARDT. Qul oscra résister à l'ordre du gouverneur ?

TROIS PAYSANS, accourant. Nous vous aiderons. Qu'y a-t-il? Jetez-les parterre, (ffildegarde, Mathilde et Èlisahelh reviennent.)

TELL. Je me secourrai moi-même. Allez, braves gens, croyez-vous que si je voulais employer la force, j'aurais peur de leurs ballebardes?

MELCHTiiAL, à Friesshm^dt. Oserais-tu l'enlever au milieu de nous?

•WALTHER FURST et STAUFFACHER. Soycz calme et patient.

FRIESSHARDT cvie. A la révolte ! à la sédition ! [On entend des cors de chasse.)

LES FEMMES. Voici le gouvcmeur.

FRIESSHARDT. élève la voix. A la révolte ! à la sédition!

STAUFFACHER. Crie, coquin, jusqu'à ce que tu crèves.

LE CURÉ et MELCHTHAL. Veux-lu te taire?

FRIESSHARDT, à haute voix. Au secours! au secours ! Soutenez les agents de la loi.

WALTHER FURST. C'cst le gouvemeur; malbeur ànousl Que va-t-il arriver ^{Gesslei' à cheval, le faucon sur le poing; Rodolphe de Narras, Berthe, Rudenz et une suite nombreuse de volets armés qui forment un vaste cercle au' *our de la scèm.)

RODOLPHE. Place! place au gouverneur !

GESSLER. Dispersez-les! Pourquoi cet attroupement? Ona crié au secours? Qu'était-ce? [Silence général.)

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