ACTE 111, SCENE III
BERTiîE, au gouverneur. Assez, monseigneur; il esl inhumain de se jouer ainsi de l'angoisse d'un père. Quand ce pauvre homme aurait, par sa foute légère, mérité hi mort, ne vient-il pas de souffrir dix morts? Laissez-le retourner dans sa cabane, il a appris à vous connaître, et lui et ses petits-enfants se souviendront de cette heure.
GESSLER. Allons, faites place. Que tardes-tu? Tu as mérité la mort ; je puis te la faire subir, et, regarde, dans ma clémence, je remets ton sort entre tes mains habiles. Celui-là qu'on laisse maître de sa destinée n'a point à se plaindre de la rigueur de sa sentence. Tu t'enorgueillis de la sûreté de ton regard ; eh bien ! chasseur, il s'agit ici de nous montrer ton adresse. Le but est digne de toi; le prix a son importance. Toucher le milieu d'une cible, tout autre peut le faire; mais le vrai maître, c'est celui qui partout est sûr de sa dextérité, et dont le cœur ne trouble ni la main ni l'œil.
"WALTHER FV?iST se Jette à genoux devant lui. Seigneur gouverneur, nous reconnaissons voire pouvoir; mais préférez la clémence au droit: prenez la moitié de mes biens, prenez-les tous; seulement épargnez une telle horreur à un père.
WALTHER. Grand-père, ne te mets pas à genoux devant ce mauvais homme. Dites où je dois me pla<"er, je n'ai pas peur pour moi ; mon père atteint les oiseaux au vol, il ne fra]jpera pas le cœur de son enfant.
STAUFFACHER. Monscigueur, l'innocence de cet enfant ne vous louche-t-elle pas?
LE CURÉ. Oh! pensez qu'il y a un Dieu dans le ciel à qui vous rendrez compte de vos actions.
GESSLER, montrant l'enfant. Qu'on le lie à ce tilleul.
"WALTHER. Me lier! Non, je ne veux pas être lié ; je serai tranquille comme un agneau, et je ne respirerai même pas. Mais si vous me liez, non, je ne le souffrirai pas, si vous me liez, je me débattrai.
RODOLPHE. On va seulement le bander les yeux, mon enfant.
WALTHER. Pourquoi ! Pensez-vous que je craigne une flèche lancée par la main de mon père? Je veux l'attendre avec fermeté et ne pas sourciller. Allons, mon père, montre-lui que tu es un franc archer. Il ne te croit pas, et il pense nous perdre. — Au grand chagrin de cet homme cruel, tire et atteins ton but. (// va sous le tilleul; on lui met la pomme sur la tête.)
MELCHTiiAL, à SCS Compagnons. Quoi ! ce crime s'accomplirait-il sous nos yeux? Pourquoi avons-nous fait serment?
STAUFFACHER. C'cst inutile ; nous n'avons point d'armes, et voyez celte forêt de lances autour de nous.
MELCiiTHAL. Oh! si oous avious accompli notre œuvre sur-le-champ ! Que Dieu pardonne à ceux qui ont conseillé le retard!
GESSLER, à Tell. A l'œuvre 1 On ne porte pas des armes impunément. Il est dangereux de marcher avec un instrument de mort, et la flèche revient sur celui qui la lance. Ce droit orgueilleux que le paysan s'arroge offense le seigneur de la contrée, personne ne doit être armé que celui qui commande. Si donc vous vous réjouissez de porter l'arc et les flèches, c'est bien; moi je vous donnerai le but.
TELL tend son arbalète et y met un trait. Écartez-vous I Place !
STAUFFACHER. Quoi ! Tcll, VOUS voudricz.. . Non, jamais... Vous frémissez, votre main tremble, vos genoux chancellent.
TELL laisse tomber son arbalète. Les objets tourbillonnent devant moi.
LES FEMMES. Dieu du ciel !
TELL, au gouvei^neur. Épargnez-moi ce coup. Voici mon cœur, ordonnez à vos soldats de me tuer.
GESSLER. Je ne veux pas ta vie, je veux que tu tires. — Tu peux tout, Tell^ rien ne t'effraye; tu manies la