ACTE III, SCÈNE III
rame comme l'arbalète; nul orage ne l'épouvanle s'il faut sauver quelqu'un: à présent, sauve-toi toi-même, puisque tu sauves tous les autres. {Tell est dans une violente agitation, ses mains tremblent. Tantôt ses yeux se touiment vers le gouverneur, tantôt ils s'élèvent vers le ciel. Tout à coup il prend dans son carquois une seconde flèche et la cache dans son sein. Le gouverneur remarque tous ses mouvements.)
"WALTHER, SOUS le tUleul. Tirez, mon père; je n'ai pas peur.
TELL. Il le faut. (// rassemble ses fot'ces et s'apprête à tirer.)
RUDENZ, qui, pendant ce temps, a cherché à se maîtrisa', s'avance. Seigneur gouverneur, vous ne pousserez pas cela plus loin. Non, ce n'était qu'une épreuve... Vous avez atteint votre but... Une rigueur poussée trop loin ne serait pas conforme à la prudence, et l'arc trop tendu se brise.
GESSLER. Taisez-vous, jusqu'à ce qu'on vous interroge.
RUDENZ. Je veux parler, je le dois; Thonneur du roi m'est sacré. Par une telle conduite, on ne s'attire qu<^ la haine. Ce n'est pas là l'intention du roi, j'ose l'affirmer; mes concitoyens ne méritent pas une telle cruauté, et votre pouvoir ne s'étend pas jusque-là.
GESSLER. Comment! vous osez!...
RUDENZ, J'ai longtemps gardé le silence sur toutes les mauvaises actions dont j'étais le témoin, je fermais les yeux sur ce que je voyais : j'ai renfermé dans mon sein l'indignation qui soulevait mon cœur! mais se taire plus longtemps serait tout à la fois une trahison envers ma patrie et envers l'empereur.
BtRTHE se jette entre lui et le gouverneur. 0 Dieu! vous irritez encore davantage ce furieux.
RUDENZ. J'ai abandonné mes concitoyens, j'ai renoncé à ma famille, j'ai rompu tous les liens de la nature pour m'atlacher à vous. Je croyais agir pour le
mieux en affermissant ici la puissance de l'empereur. Le bandeau tombe de mes yeux. Je me vois avec effroi e?.traîné dans :m abîme ; vous avez égaré ma pensée imprévoyante et trompé mon cœur confiant. Avec la Tolonté la plus noble je perdais mes compatriotes.
GESSLER. Téméraire! parler ainsi à ton seigneur!
RUDENZ. L'empereur est mon seigneur, et non pas vous. Je suis né libre comme vous, je puis me mesurer avec vous pour toutes les qualités de chevalier, et si vous n'étiez pas ici au nom de l'empereur, que j'honore môme dans le lieu où vous l'outragez, je jetterais ici le gant devant vous, et, d'après les lois de la chevalerie, vous devriez me rendre raison. Oui, faites signe à vos soldats; je ne suis pas ici sans armes comme le peuple; j'ai une épée, et celui qui m'approchera...
STALFFACHER crie. La pomme est tombée! {Pendant que tout le monde était tourné du côté du gouverneur et de Rudenz, Tell a lancé sa flèche.)
LE CURÉ. L'enfant vit!
PLUSIEURS VOIX. La pomme est abattue ! {Waltker Furst chancelle et paraît prêt a s'évanouir; Berthe le soutient.)
GESSLER, étonné. Il a tiré? Comment ce démon!...
BERTHE. L'enfant vit; revenez à vous, bon père.
WALTHER accourt avec la pomme. Mon père voici la pomme; je savais bien que tu ne ferais pas de mal à ton enfant. [Tell, lorsque la flèche est partie, est resté le corps penché, comme s'il voulait la suivre ; puis il a laissé tomber l'arbalète, et quand il voit son enfant revenir, il court au-devant de lui les bras étendus, et le presse avec ardeur sur son sein. Alors la force l'abandonne, et il est près de s'évanouir. Chacun le regarde avec émotion.)
BERTHE. Oh ! bonté du ciel!
WALTHER FURST. Mes ciifauts ! mes enflints !
STAUFFACHER. Quc Dicu soil loué !
LEUTiioLD. C'est là un coup mémorable,- on en parlera dans les temps les plus reculés.