‹ ThéâtreChapitre 283 sur 286 · ACTE V, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IL

TELL, d'un ton tendre et résolu. Cette maia vous a défendus, elle a sauvé le pays. Je puis l'élever librement au ciel. [Lemoine parait vivement ému; Tell Vaperçoit.) Qui est ce religieux?

HEDWiGE. Ah ! je l'oubliais. Parle-lui. Son aspect me fait peur.

LE MOINE s'approche. Êtes-vous ce Tell dont la main a tué le gouverneur?

TELL. Oui, je le suis; je ne le nierai devant aucun homme.

LE MOINE. Vous êtes Tell ! Ah! c'est la main de Dieu qui m'a conduit sous votre toit.

TELL fixe ses regards sur lui. Vous n'êtes pas un religieux. Qui êtes-vous?

LE MOINE. Vous avcz frappé le gouverneur qui avait été cruel envers vous; moi, j'ai tué un ennemi qui me refusait mes droits... C'était votre ennemi comme le mien. J'ai délivré la contrée de cet homme.

TELL, se retirant. Vous êtes... oh! c'est horrible... Enfants, enfants, rentrez... Va, ma chère femme... va. Malheureux! vous seriez...

HEDWiGE. Dieu! qui est-il?

TELL. Ne le demande pas. Va, va, tes enfants ne doivent pas l'entendre... sors de la maison... éloignetoi... Tu ne peux rester sous le même toit que cet homme.

HEDWiGE. Malheur! qu'est-ce donc? Venez. [Elle sort avec les enfants.)

TELL, au moine. Vous êtes le duc d'Autriche? Vous l'êtes; vous avez tué l'empereur votre oncle et votre maître?

JEAN LE PARRICIDE. Il m'avait ravi mon héritage...

TELL. Tué votre oncle, votre empereur! Et la terre vous porte encore! et le soleil vous éclaire encore?

LE PARRICIDE. Tell, écoutez-moi, avant de...

TELL. Et couvert encore du sang de ton père, du sang de ton empereur, tu oses entrer dans mon honnête -

446 GUILLAUME Tl'.LL.

maison, tu oses montrer ta figure à un brave homme, et réclamer de lui Thospitalité?

LE PARRICIDE. J'espérais trouver de la commisération près de vous, car aussi vous avez tiré vengeance de votre ennemi.

TELL. Malheureux! oses-tu comparer l'œuvre sanglante de l'ambition avec la juste défense d'un père? Avais-tu à défendre la tête chérie de tes enfants? Devais-tu protéger le sanctuaire de ton foyer? Fallait-il préserver les tiens de la plus terrible catastrophe? J'élève vers le ciel mes mains pures, et je te maudis, toi et ton crime. J'ai vengé les droits sacrés de la nature; toi, tu les as profanés. Je n'ai rien de commun avec toi ; j'ai défendu ce que j'avais de plus cher, et toi tu as assassiné.

LE PARRICIDE. Je suis sans consolation, sans espoir, et vous me repoussez?

TELL. J'éprouve un sentiment de terreur quand je te parle. Va-t-en, poursuis ton horrible route, ne souille pas la paisible maison où habite l'innocence.

LE PARRICIDE se détoume pour sortir. Je ne puis plus, je ne veux plus vivre.

TELL. Pourtant, j'ai pitié de toi... Dieu du ciel! si jeune et d'une race si noble, le petit-fils de Rodolphe, de mon empereur et de mon maître, poursuivi comme meurtrier, est là, sur le seuil de ma porte, sur mon pauvre seuil, suppliant et se désespérant. (// détourne la vue.)

LE PARRICIDE. Oh! si VOUS pouviez pleurer! Laissezvous émouvoir par mon sort, il est affreux. Je suis un prince, je l'étais, je pouvais vivre heureux si j'avais réprimé l'impatience de mes désirs. Mais l'envie me rongeait le cœur... Je voyais la jeunesse de mon cousin Léopold embellie par les honneurs, élevée à la souveraineté; et moi, qui étais du même âge que lui, j'étais retenu dans une servile minorité.

TELL. Malheureux! ton oncle te connaissait bien

Page 1