‹ ThéâtreChapitre 284 sur 286 · ACTE V, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE II

quand il te refusait les domaines et tes vassaux. Par la promptitude de ton action féroce et insensée, tu as toi-même cruellement justifié la prudence de ses décisions. Où sont les complices sanglants de ton crime?

LE PARRICIDE. OÙ Ics furies vengeresses les ont poussés. Depuis notre malheureux attentat, je ne les ai plus revus.

TELL. Sais-tu que la proscription te poursuit? Que nul ami ne peut te recevoir, et qu'on doit te traiter en ennemi?

LE PARRICIDE. Voilà pourquoi j'évite Ics chemins fréquentés, voilà pourquoi je n'ose frapper à aucune porte. Je tourne mes pas vers le désert, je porte ma propre terreur à travers les montagnes, et quand ma malheureuse image se reflète dans un ruisseau, je recule avec effroi devant elle. Oh! si vous éprouviez quelque sentiment de pitié et d'humanité... (// se prosterne devant lui.)

TELL, se détournant. Levez-vous! levez-vous!

LE PARRicmE. Non, jusqu'à ce que vous m'ayez tendu une main secourable.

TELL. Puis-je vous aider? Que peut faire un pauvre mortel? Mais levez-vous... Si affreux que soit votre crime, vous êtes homme, vous êtes mon semblable... Personne ne quittera Tell sans consolation. Ce que je puis faire, je le ferai.

LE PARRicmE se lève et lui prend la main avec vivacité. 0 Tell! vous sauvez mon âme du désespoir.

TELL. Laissez ma main, partez; vous ne pouvez res- • ter ici sans être découvert; et si vous êtes découvert, vous ne pouvez compter sur mon appui. Où pensezvous aller? Où espérez-vous trouver du repos?

LE PARRICIDE. Le sais-jc? hélas I

TELL. Écoutez ce que Dieu m'inspire. 11 faut que vous alliez en Italie, dans la ville de saint Pierre. Jetez-vous aux pieds du pape, confessez votre crime et délivrez votre àme.

448 GU[LLAUME TELL.

LE PARRICIDE. Ne. me livrera- t-il pas à ceux qui me poursuivent?

TELL. Quoi qu'il fasse, soumettez-vous à la volonté de Dieu.

LE PARRICIDE. Comment arriver dans cette terre iaconnue? J'ignore le chemin, et je n'oserai me joindre aux voyageurs.

TELL. Je veux vous indiquer la route. Écoutez bien : vous monterez le cours de la Reuss, qui se précipite impétueusement du haut des montagnes sauvages.

LE PARRICIDE. Rcverrai-jc la Reuss? C'est sur ses bords que j'ai commis mon crime.

TELL. Le chemin suit le bord de l'abîme ; on y trouve un grand nombre de croix élevées en mémoire des voyageurs ensevelis sous l'avalanche.

LE PARRICIDE. Si je pouvais dompter les souffrances démesurées de mon cœur, je ne craindrais pas les horreurs de la nature.

TELL. Tombez à genoux devant chaque croix, expiez votre crime par les larmes d'un ardent repentir; et si vous parvenez à suivre heureusement ce terrible chemin, si du haut des montagnes les tourbillons de vent ne descendent pas sur vous, vous arriverez sur le pont. S'il ne s'écroule point sous le poids de votre crime, si vous le traversez sans accident, alors vous verrez une sombre entrée dans les rochers. Le jour n'y a pas encore pénétré. Vous la traverserez, et elle vous conduira dans une riante et heureuse vallée. Parcourez-la d'un pas rapide, car vous ne devez pas vous arrêter aux lieux où l'on trouve le repos.

LE PARRICIDE. 0 Rodolphe! Rodolphe! est-ce ainsi que Ion petit-fils passe sur le sol de ton empire?

TELL. En montant toujours, vous arrivez sur la cime du Saint-Gothard, où deux lacs sont perpétuellement alimentés par les eaux du ciel. Là vous quittez la terre allemande, et le cours riant d'un autre fleuve vous conduira en Italie, où est votre but. [On entend le ranz de*

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